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L’islamogauchisme existe, je l’ai rencontré

L’islamogauchisme existe, je l’ai rencontré

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Bourse du travail de Saint-Denis, vendredi 6 mars. L’appel à tenir meeting « contre l’islamophobie et les dérives sécuritaires », signé par 88 associations (et relayé par Mediapart) a été entendu. La salle est pleine à craquer, le public, jeune, plutôt éduqué. Des keffiehs, beaucoup de femmes voilées, et quelques tee-shirts « Va t’faire intégrer » ou « Free Palestine » (le rapport est évident). Toute la crème de l’islamo-gauchisme est là. Côté islamo, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), Oumma.com, le collectif Mamans toutes égales et, bien sûr, le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France). Côté gauchiste : le NPA, Attac, le Syndicat de la magistrature, Alain Gresh du Monde diplo, l’Union juive française pour la paix. Le lien entre les deux, c’est le Parti des indigènes de la République, qui préside en sous-main la soirée.

Certains habitués de la cause ont fait faux bond. EELV, signataire de l’appel, s’est décommandé au dernier moment. Caroline De Haas, d’Osez le féminisme, a expliqué sur Mediapart qu’elle ne manifesterait pas contre l’islamophobie « avec des organisations sexistes et homophobes[1. Notons cette délicieuse entrée en matière pleine de lucidité précautionneuse : « J’ai vraiment hésité à écrire ce billet. Une militante féministe blanche, issu d’un milieu bourgeois, qui critique un meeting contre l’islamophobie, je vois bien l’écueil. »]» – si elles étaient seulement antisémites ça irait ? Non pas qu’elle ait brutalement découvert la complexité du réel : elle ne reproche pas à l’UOIF sa défense acharnée du port de la burqa ou sa proximité avec des intégristes peu soucieux des droits des femmes, mais de s’opposer à l’avortement et, surtout, crime inexpiable, d’avoir soutenu La Manif pour tous, autrement dit de frayer avec Frigide Barjot, franchement libertaire à côté de Ramadan. Ce sont sans doute les contradictions internes de l’intersectionnalité, baratin sociologique qui préconise la convergence des luttes de tous les dominés (homos, femmes, immigrés, et autres queers) contre le mâle blanc occidental.

Une des organisatrices du meeting s’agace des délicatesses de ces « pseudo-féministes » : « On demande toujours aux musulmans d’être irréprochables. » Argument ressassé : nous ne pouvons pas être coupables, puisque nous sommes victimes.[access capability=”lire_inedits”] La municipalité communiste a délégué son responsable de la lutte contre les discriminations : « On peut soutenir le mariage pour tous et construire des mosquées », martèle-t-il, pour clore la polémique, avant de s’excuser pour l’absence du maire qui, dans cette période électorale, ne voulait pas « prêter le flanc aux accusations de clientélisme » (sans blague).

Pour débuter les festivités, le CCIF dresse un état des lieux de l’islamophobie. L’association, née en 2004, au moment de la commission Stasi sur le voile à l’école, est passée maître dans l’art de la comptabilité victimaire. À l’écran, défilent les chiffres : 691 actes islamophobes en 2013, 764 en 2014, et déjà 208 dans la période post-Charlie, dont 22 agressions physiques contre des femmes voilées. Les incidents les plus fréquents sont liés à la barbe, au voile, à la robe longue. Beaucoup sont mineurs, voire dérisoires, quelques-uns graves, et un autre franchement monstrueux – qui est bien sûr promptement érigé en symbole du malheur commun. À Argenteuil, une femme a perdu son bébé après avoir été agressée par des skinheads. Pour toute l’assistance, c’est une évidence : il n’y a aucune différence entre ce crime abject et les assassinats terroristes de janvier, et ceux qui disent le contraire pensent que la vie d’un bébé musulman a moins de valeur que celle d’un dessinateur de Charlie. Il n’aura pas fallu longtemps pour que la petite musique du deux poids, deux mesures se fasse entendre.

« N’en déplaise à M. Finkielkraut, les musulmans ont été victimes de ces attentats », affirme le maître de cérémonie en manipulant son power point. La preuve, qui s’affiche à l’écran derrière lui, ce sont les visages d’Ahmed Merabet, policier municipal, et de Mustapha Ourrad, correcteur de Charlie Hebdo, tous deux assassinés par les frères Kouachi, Curieux, tout de même. J’ignore tout de la foi d’Ahmed, mais comment  Mustapha, qui se proclamait athée, pourrait-il être une victime de l’islamophobie ? J’apostrophe un membre du CCIF : ne faites-vous pas là un fâcheux « amalgame », une intolérable « essentialisation » ? Je lui rappelle que, quand Sarkozy avait qualifié Abel Chennouf, victime arabe mais catholique de Mohamed Merah, de « musulman d’apparence », le CCIF avait dénoncé ce « dérapage islamophobe ». Mon interlocuteur est très fier de sa parade. Comme le sionisme pour Dieudonné, l’islamophobie est l’autre nom du mal et des méchants : Merah était sioniste et les frères Kouachi étaient islamophobes.

Cette explication pâteuse en dit long sur la confusion intellectuelle ambiante et sur l’impossible définition de l’islamophobie – mot piégé destiné à sanctuariser l’islam contre toute attaque, voire contre toute lecture profane, pour les uns, expression d’un racisme aux relents postcoloniaux pour les autres. À la question « Peut-on critiquer l’islam ?», tous mes interlocuteurs répondent : « Bien sûr ! » Selon mon ami du CCIF, l’islamophobie consiste à « attaquer une personne en raison de son appartenance réelle ou supposée à l’islam ». Mais alors, comment expliquer que Zemmour ne soit cité qu’une fois et que les noms « Front national » et « Marine Le Pen » ne soient pas prononcés, alors que celui de Caroline Fourest, dont le seul crime est de critiquer l’islam de « Frère Tariq », est bruyamment conspué à une bonne dizaine de reprises ? « J’ai le seum (la rage) contre Caroline Fourest », crie une responsable des Indigènes qui, de la tribune, filme le public déchaîné, avec l’aimable projet d’envoyer la vidéo à la journaliste. Est-ce parce que, quoique de gauche, elle trahit la cause des damnés de la terre que la féministe déclenche une telle haine ? Mystère.

S’il est une leçon qu’ils ont apprise de l’Occident judéo-chrétien et de sa tragique histoire, c’est bien qu’il a existé des victimes absolument innocentes. Faut-il le préciser, c’est le musulman stigmatisé qui occupe aujourd’hui le trône du bouc émissaire d’une France structurellement raciste. Quelques-uns témoignent à la tribune. Ce père qui raconte que, le 8 janvier, son fils de 13 ans a été traité de « sale djihadiste » par son prof. La plainte a été classée sans suite et le prof a écopé d’un simple rappel à la loi. « On veut pousser les gens à se radicaliser, conclut le père. Aujourd’hui, mon fils est très perturbé, il voit des racistes partout. » Je le comprends. S’il ne manque pas un bout du récit (des propos de la victime, par exemple), cette assignation est révoltante. Je me prends à faire mon introspection. Je culpabilise. Qui peut jurer que « l’amalgame », argument usé jusqu’à la corde qui ne suscite que moqueries dans le camp des islamo-méfiants, n’est jamais une réalité ou qu’on ne sent pas s’exprimer une certaine méfiance, un peu systématique, envers la communauté musulmane ?

Mon accès de contrition est de courte durée. Si je suis évidemment révoltée par les injustices individuelles, réelles mais combattues par la justice, leur orchestration médiatique au service d’une stratégie de conquête idéologique me fait sortir la fumée par les oreilles.

Les enfants, innocents entre les innocents, sont le vecteur privilégié de la propagande du CCIF. Et c’est un peu écœurant. Le père d’Eman, 9 ans, convoqué par la police pour avoir été accusé, à tort, par un petit camarade, d’avoir crié « Allah akbar » pendant la minute de silence, raconte que son bambin a dit aux policiers : « Je ne suis pas Charlie. » « J’étais fier de lui », lance-t-il. On finit en apothéose avec Camelia, dont on devine les 18 ans : si elle est entièrement voilée et gantée, son joli minois, tache pâle dans un rectangle noir, suffit à émouvoir. Sa voix tremble. Le jour du bac, le proviseur lui a interdit l’entrée de la salle d’examen pour cause de tenue inappropriée. Elle portait des leggings et un jupon (au mois de juin), emmitouflée dans une écharpe que la responsable a identifiée comme un voile déguisé. J’aimerais être sûre que ces gens que le drame de la bachelière voilée touche si profondément éprouvent la même compassion pour les enfants juifs shootés à bout portant par Mohamed Merah.

Pour ma part, j’avoue que cette intolérable violence symbolique ne m’arrache pas une larme. Catholique, je range ma médaille de baptême sous mon pull quand j’entre dans une école publique. Ça pourrait d’autant plus m’embêter que ma religion a pas mal façonné ce pays, mais je le fais sans râler, tout comme les juifs retirent leur kippa sans discuter, eux qui aiment tant se plaindre, paraît-il. Tout simplement parce que nous vivons dans un pays laïque. Attends, mais tu n’as rien compris, m’explique-t-on : le « dévoilement », ce n’est pas l’application de la laïcité, mais le prolongement des persécutions coloniales. « Nous sommes des colonisés, nous avons hérité de ce statut », déclare une jeune militante des Indigènes de la République. Elle compare les jeunes filles ôtant leur voile pour entrer à l’école aux musulmanes algériennes qui, en 1958, brûlaient le leur en signe de fraternité avec « l’occupant français ». Puis fond en larmes devant la salle attendrie en évoquant son exclusion du lycée : « Je me sens persécutée par un racisme politique genre… une idéologie colonialiste, impérialiste », qui aboutit à la « mort sociale des femmes voilées en France ».

De nouveau, un doute me traverse. Il est vrai qu’on ne connaît pas en France de ministre, de femme d’affaires ni de chanteuse voilée (à part Diam’s, mais du coup elle reste chez elle). « Les femmes voilées ne vous dérangent pas lorsqu’elles viennent nettoyer vos bureaux à l’aube, mais certains voudraient leur interdire l’accès à l’université », ironise un membre du CCIF. Argument qui ne manque pas de poids, d’autant que l’idée d’interdire le voile à l’université me paraît excessive et dangereuse. N’empêche, à ériger le port du voile en liberté individuelle dont les musulmans seraient les seuls privés, on oublie que, s’il fait problème, c’est à cause du message identitaire qu’il véhicule.

C’est le tour du collectif Mamans toutes égales (association qui défend le droit des mères voilées d’accompagner les enfants lors des sorties scolaires). Sa représentante enfonce le clou excusiste : « Qu’a vécu Mohamed Merah pour en arriver là ? L’un de mes enfants finira-t-il comme lui parce qu’on a exclu sa maman voilée lors des sorties scolaires ? » Déroulant la rhétorique connue de « l’épouvantail qui crée le monstre », elle raconte que, dans la classe de son fils, sur 25 élèves, seuls quatre ont été choqués par les attentats. « Qu’est-ce que ça peut faire quelques personnes, en comparaison des milliers d’enfants palestiniens ? », lui a dit son fils. « Palestine », le mot magique, déclenche des tonnerres d’applaudissements dans la salle. Qui couvrent en partie son courageux aveu : « C’est les juifs, c’est à cause d’eux, m’ont dit mes enfants. Alors j’ai commencé à avoir peur qu’ils confondent tout. Je me suis demandé si j’avais bien fait de les emmener aux manifs pour la Palestine. » La question ne semble pas vraiment ébranler la salle.

Arrive alors Abdel-Rahmène Azzouzi, ex-conseiller municipal à Angers, mandat dont il a démissionné avec fracas en proclamant dans le Monde des religions : « La France est probablement devenue la nation démocratique la plus islamophobe du monde. » Il cite le comte de Castellane à la tribune de l’Assemblée en 1789 – « L’État français a toujours été un joug pour son peuple » –, enchaîne sur Zola et les enfants qui travaillent quinze heures par jour, l’extermination de la Commune, « la Franche-Comté rattachée dans le sang, a coups de viols et d’assassinats ». « La France a appliqué aux autres peuples ce qu’elle avait déjà appliqué à son propre peuple », conclut-il. Youssef Boussoumah, président des Indigènes, renchérit : « Ce pays a l’habitude d’exterminer ses minorités, juifs, protestants, cathares, c’est sa spécialité ! » Vendéens, musulmans, même combat, c’est Villiers qui va être content !

Pour ces professionnels du pleurnichage, si la victime est toujours musulmane, le coupable n’a jamais rien à voir avec l’islam. « L’islam n’est pas responsable dans les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher », affirme un responsable d’Attac. Mais qui, alors ? Comme toujours, et sous tous les cieux : « Assassinats pseudo-religieux mais authentiquement fascistes », martèlent les associations d’extrême gauche, au ravissement de leurs partenaires musulmanes, trop heureuses de renvoyer la France aux heures les plus sombres de son histoire. Omar Slaouti, du NPA, dénonce des «  crimes policiers », empreints d’un racisme qui « n’est plus génétique, mais culturel ». Et Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, de conclure que « lutte contre l’islamophobie et lutte contre les dérives sécuritaires ne font qu’un ». Fermez le ban.

Monir est jeune, souriant, rasé de près. Avec son costume bien coupé, ses lunettes de bobo et son Smartphone dernier cri, il est l’archétype du jeune musulman « décomplexé » que décrit Kepel dans Quatre-Vingt-Treize. Pour lui, l’islam est plus qu’une religion, une identité. Membre du CCIF, il écoute d’une oreille distraite ce qui se dit à la tribune, préférant visionner des vidéos de Dieudonné. J’engage donc la conversation avec lui par une question que je sais dans toutes les têtes : « Après Charlie Hebdo, comment peut-on condamner Dieudonné au nom de la liberté d’expression ? »

Il démarre au quart de tour : le deux poids, deux mesures, les juifs chouchous de la République qui dominent le monde, tous les mots-clés du complotisme, de l’antisémitisme, et la concurrence victimaire. « Tu as 23 ans et tu ne remets pas en question la théorie officielle du 11-Septembre, c’est grave », me lance-t-il sur un ton badin et incroyablement sûr de lui, avant d’ajouter que le 11-Septembre, c’est l’équivalent de l’incendie du Reichstag, commandité par Hitler pour persécuter les communistes.

Monir a bien compris que la rhétorique bancale de l’islamophobie s’appuyait sur deux béquilles : la conscience victimaire et le relativisme culturel. Je lui dis « voile », il me répond « minijupe », je lui dit « Merah », il me répond « Gaza », je lui dit « Charlie » il me répond « Dieudonné », je lui dis « Shoah », il me répond « Mahomet ». Il me raconte qu’une phrase lue sur Facebook a changé sa vie : « “Tu peux ne pas croire en Dieu et le dire. Tu ne peux pas ne pas croire à la Shoah et le dire”. Toi, tu crois à la Shoah, moi, je crois en Mahomet. Respecte ma croyance, je respecte la tienne»

C’est là qu’on mesure la folie de la loi Gayssot, devenue l’exutoire du simplisme et de la concurrence victimaire. En gravant dans le marbre de la loi une vérité historique, elle a donné un alibi aux complotistes et un autel à profaner aux ricaneurs. Mais en culpabilisant sur la culpabilité de l’Europe, ne fais-je pas encore le jeu des « Indigènes » ?[/access]

*Photo : DR.

Avril 2015 #23

Article extrait du Magazine Causeur


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Journaliste au Figaro, elle participe au lancement de la revue Limite et intervient régulièrement comme chroniqueuse éditorialiste sur CNews.

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