Souvent ironique, revenant fréquemment sur l’enfance, le roman autobiographique de Maria Földes, écrivain hongroise originaire de Transylvanie déportée à Auschwitz est un chef-d’œuvre oublié, traduit en français par Catherine Fay.

Promenez-vous, a dit « Yeux bleus », la doctoresse. Promenez-vous. Ne rentrez pas tout de suite chez vous. Alors, Maria fait comme « Yeux bleus » le lui a dit. Franchie la porte de la clinique, elle se promène dans la ville. En se promenant, les souvenirs du passé reviennent par fulgurances.
Tout commence au ghetto de la ville de Cluj, avec une chasse aux papillons: si on en tuait un, on avait une cerise. Avec les papillons commencent les cauchemars. C’est quoi, la schizophrénie ? Être deux. Et tout s’enchaîne, s’entrelace, le passé et le présent, l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte, les joies et les désillusions, les rêves et l’histoire. Les cris et la musique. C’est un récit sans apitoiement, teinté d’une ironie légère. Une vie tragi-comique pleine de mort et de vie: « Quand nous sommes arrivées au camp, j’ai touché le fil pile au moment où il y a eu une panne d’électricité d’une minute. Et la minute suivante, j’avais déjà envie de vivre ».
Il est aisé de retrouver, dans ce monologue intérieur, les étapes d’une vie. Une naissance en Transylvanie en 1925, à Borzsek, ville moitié roumaine, moitié hongroise. Une jeunesse, heureuse, dans un village de montagne agité par le bouillonnement des torrents, où le père possède une scierie. Une mère, très belle, inconsciente du réel. Déportée en 1944, Maria passe par Auschwitz, Cracovie et Langenbielau. La vie des camps, avec les Lagerfûhrer, réglée comme du papier à musique, est rendue sobrement avec ses rituels, ses obsessions, de la nourriture et du froid, ses morts. Puis c’est le retour : la mise en scène de la Libération par les Russes, les noms inscrits sur les wagons pour retrouver un proche disparu, un pogrom contre les juifs aperçu, de nuit, dans une petite ville près de Katowice. Dans ce récit, il y a aussi des clairières poétiques, avec de jolies pages sur l’amour et de belles échappées sur les sapins et les biches de l’enfance. Il y a surtout, dans le récit, un tempo et une construction musicale. La chasse aux papillons est le prélude à l’horrible « chasse aux moineaux » spécialité SS, sur l’air de la lettre de la Tosca –– et l’air de l’Appasionata sous les doigts d’un ami quand, revenue au monde des vivants, Maria éprouve la difficulté de vivre comme avant. Le communisme, quant à lui, est évoqué à travers l’histoire d’amour avec Gabor, un beau Juif du ghetto, son premier mari, avec sa question cruciale posée avec humour : « Pourquoi ne me suis-je pas inscrite au parti, en 1945, comme tous les gens bien ? Avec son avenir radieux ? » La religion juive l’est aussi quand Reisi, sa sœur de camp et elle, s’interrogent sur leur foi lors de la Pâques juive.
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Maria Földes, auteur de théâtre, est une figure connue de la vie culturelle hongroise en Roumanie. Dans une belle préface, sa fille raconte que sa mère avait l’art de raconter la vie des camps de manière vivante et souvent comique. On la croit aisément, à en juger par la petite comédie humaine que l’auteur brosse des habitants de son village. Elle-même ne parle-t-elle pas de sa vie comme d’une vie « tragi-comique » ?
Le roman se termine sur un bouquet de souvenirs nouant une fusillade d’otages, au ghetto de Cracovie, pris en représailles à la place de résistants, le souvenir de son père dans sa scierie, le retour devant la porte de la clinique où elle se sent « chez elle », les sapins et le sentier fleuri de dahlias de la maison de son enfance — « tant de parfums, tant de couleurs » — et se termine sur la question obsédante : « Je vous en prie, dites-moi ce qu’il faut faire maintenant. Il faut penser aux sapins, aux biches, aux lièvres. / Je vous en prie, dites-moi où aller, après ? / Dites-moi ce qu’il faut faire désormais ? » Partie en Israël, sans revenir dans son pays de peur de ne pouvoir en sortir, l’auteur mit fin à ses jours.
La Promenade parut en hongrois (1974), en hébreu (1978) en roumain (2024). On doit à Catherine Fay, traductrice de Sándor Márai, sa traduction française, rigoureuse et poétique, assortie de notes précieuses, précédée d’une préface de la fille de l’auteur. A l’heure où l’antisémitisme revient en force, il faut lire ce livre. Et s’émerveiller que « la poésie » puisse à ce point transfigurer l’insupportable. Cela, aucune IA ne saurait le faire.
La promenade, de Maria Földes, Editions des Syrtes, 2026. 146 pages




