Ils étaient 260 début août, conduits dans l’enceinte du lycée Jean-Quarré (Paris XIXe) par le collectif « La Chapelle en lutte », du nom d’un quartier parisien où des centaines de migrants ont vécu pendant plusieurs mois dans un campement de tentes. Ils sont aujourd’hui 700, voire 800, on ne sait pas très bien. On ne sait pas grand-chose, en fait. Afghans, Libyens, Ethiopiens, Erythréens, Soudanais, Maghrébins, Maliens, où iront-ils après, eux qui ne bénéficient pas du traitement réservé aux Syriens fuyant la guerre ? Une évacuation devrait avoir lieu aux alentours du 26 octobre, sans doute par étapes et sans intervention de la police, promet la mairie. Des relogements seraient prévus, mais là encore, ce n’est pas clair. Le lycée désaffecté Jean-Quarré n’est pas fait pour héberger autant de monde, avec autant de problèmes.

L’hiver approche, le bâtiment n’est pas chauffé, il est temps de partir. Actuellement en vacances, les élèves du collège Guillaume Budé, adjacent au lycée investi par les migrants, la plupart de très jeunes hommes, vont bientôt revenir. Dans l’après-midi du 16 octobre, une bagarre a éclaté parmi ceux-ci, causant six « blessés légers ». Les collégiens, qui n’étaient pas encore en congé, sont restés en classe à la récré, pendant les échauffourées.

Ce lundi matin, tout semble bien calme, du linge sèche dans une petite bise humide. Des migrants se relaient à un mince tuyau d’eau pour une vaisselle rapide à même le sol. La cour du lycée est jonchée d’assiettes en plastique et de détritus, comme au lendemain d’une fête. C’est un peu ça : la veille, le dimanche, il y a eu « un grand repas, avec de la musique », raconte Yacine, un bénévole harnaché d’une chasuble jaune de secouriste. Ce fut paraît-il mieux que d’ordinaire. « Disco Soupe », un mouvement anti-gaspillage alimentaire, avait apporté à manger. Yacine, lui, avait amené des tables, « récupérées au Secours islamique ». Le jeune homme œuvre au sein d’une association venant en aide aux handicapés et aux orphelins, « Par le figuier et l’olivier », transcription d’« un verset du Coran », explique-t-il. Il a aussi installé de la moquette entre deux piliers du lycée, dans une partie protégée de la pluie mais ouverte sur l’extérieur. Elle fait office de salle de prière et de lieu de repos.

Une camionnette pénètre dans l’enceinte du lycée. C’est l’Armée du Salut qui vient livrer et distribuer les repas du midi. Par centaines. Dans des jerricanes, la soupe, chaude. Dans les cartons, des salades en barquettes, froides, de riz ou de pâtes, plus un dessert et une boisson. La camionnette contient aussi cinq ou six balais, pareils à ceux des cantonniers. Yacine et le bénévole de l’Armée du Salut s’en saisissent avec l’intention de les distribuer à des migrants pour qu’ils nettoient la cour. Mais les bonnes volontés manquent. Alors c’est Yacine qui, seul, s’y colle. Parlant arabe, il communique avec les migrants dont c’est la langue maternelle.

Un semblant de vie en société se reforme ici, par provenances, par langues, par affinités. Aucun des 700 à 800 migrants n’a voulu de cette existence en commun qui s’impose à eux mais cela vaut toutefois mieux qu’un renvoi au pays d’origine. Contrairement aux Syriens, bien peu sans doute obtiendront l’asile. Les murs du lycée sont un dazibao de vague-à-l ’âme et de lutte marquée à l’extrême gauche. En arabe, de grandes inscriptions en rouge, tels des tags, garnissent une façade : « Allah » ou « Bismillah » (au nom de Dieu), traduit Yacine. Sur une autre, ont été écrits en grosses lettres « Refugees Welcome » et « Solidarité ».

Au quatrième et dernier étage du lycée auquel mène un escalier en plein air, se trouve un groupe d’Afghans. Ils se sont aménagé un dortoir dans ce qui était autrefois une salle de classe. « Welcome to Afghan room », peut-on lire sur une feuille de papier. Un drap blanc marque la séparation d’avec le dortoir voisin. Sur ce drap, Maarouf, 24 ans, a dessiné une maison qui ressemble à une ferme, avec un sapin, une route, une voiture, des montages et un soleil. Maarouf habitait dans une campagne proche de Jalalabad, la grande ville pachtoune au sud-est de Kaboul, non loin de la frontière pakistanaise. « J’étais policier, je trouvais que c’était un beau métier, raconte-t-il avec des mots d’anglais soulignés par des mouvements des deux mains. Mon père travaillait sur des chantiers (il mime un homme tenant une pelle). Il a été capturé par les talibans. Je suis parti d’Afghanistan, j’étais aussi en danger. On a passé la frontière iranienne à treize dans une voiture. L’Iran a été la partie la plus dangereuse de notre périple. J’ai mis trois mois pour arriver en France, par Vintimille, via la Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Italie. Ça m’a coûté 6000 dollars. » Eduardo, un bénévole originaire de Colombie, lui indique l’adresse où il doit aller demander une prolongation de son Autorisation provisoire de séjour.
Maarouf a tous ses papiers et formulaires administratifs, propres et dûment rangés tels des devoirs d’écolier dans un porte-documents à élastiques. Il a aussi un dossier médical, avec des radios et des expressions indiquant des problèmes au ventre. Le jeune homme sourit pourtant constamment. S’il est venu en France, son « choix », c’est parce qu’en Afghanistan, il a fait la connaissance de coopérants policiers français.

Au même étage, Seba, un Malien de 42 de langue bambara, a posé un matelas dans un couloir, dans un coin sans lumière. C’est là qu’il dort, dans une intimité comptée. Partisan de l’ancien président Touré, dit-il, il a eu des ennuis avec les autorités en 2013, alors qu’il avait hébergé, « une nuit », chez lui, dans son village situé à l’ouest de Bamako, des individus considérés comme des « rebelles » par le nouveau pouvoir. Il a quitté le Mali par avion, destination Paris. Jusqu’à récemment, il logeait dans un foyer de Maliens à Montreuil. « Ils m’ont mis dehors, alors je suis venu ici », explique-t-il. Beaucoup des « migrants » du lycée Jean-Quarré, Africains de l’ouest ou Maghrébins arrivés en France il y a plusieurs années déjà, sont, comme Seba, sans-papiers et sans domicile. Ils ont trouvé là mieux que la rue.

Au premier étage, une dame originaire d’Afrique, bénévole et habitante du quartier, en a « marre ». Ce matin, elle n’a pas « chauffé le lait » pour le petit-déjeuner, ce qu’elle fait d’habitude tous les jours. « Ils ne respectent rien, ils salissent toujours tout », dit-elle, excédée, à propos des résidents, montrant de la main le sol de la pièce servant de coin-cuisine. Il est propre, mais ce matin, il ne l’était pas. Prenant le visiteur par le bras, elle lui montre, par la fenêtre, les ordures gisant au sol, dehors, parmi des excréments. Rencontré plus tard, un autre bénévole, qui, lui, donne des cours d’alphabétisation, dit que parmi les migrants, certains « ont perdu la tête. » Conséquence, sûrement, d’une vie d’errance, sans parents, sans attaches : des mois, parfois des années, allant de rues en « foyers », puis retournant à la rue comme dans une perpétuelle alternance.

À la grille du lycée, une femme indique à un jeune migrant qui pourrait être son fils, le chemin de la bibliothèque. Une lueur d’espoir?

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00720299_000007.

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