Barack Obama s'entretenant avec l'ambassadeur américain, Karl Eikenberry et le général Stanley McChrystal, 28 mars 2010. Photo Flickr / The U.S. Army

Avec 99 soldats tués, le mois de juin a été le plus meurtrier pour la coalition engagée en Afghanistan depuis neuf ans[1. Pour le premier semestre 2010, les pertes s’élèvent à 319 morts (53 par mois en moyenne) contre 520 morts pour l’année 2009 (43 par mois en moyenne).]. Aux pertes subies par FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité), il faut ajouter les déboires des généraux qui ont vue leurs carrières brisées. Le patron de la coalition, le général quatre étoiles américain Stanley McChrystal, a ouvert le bal. Son portrait-entretien publié par Rolling Stone a fortement déplu en hauts lieux, sa liberté de parole a été jugée excessive par le président Obama. Outre-Atlantique comme à Rome, la préséance de la toge sur le glaive est un principe sacré, et un général américain ça ferme sa gueule ou ça dégage.

Il faut bien reconnaître que les propos de McChrystal et de certains membres de son état-major n’ont effectivement pas laissé beaucoup de choix au Pentagone ni à la Maison blanche. Comme dans la Rome antique, les questions de préséance entre toge et glaive Outre-Atlantique touchent aux peurs les plus profondes du régime. S’ils avaient voulu se suicider – métaphoriquement parlant – ils ne s’y seraient pas pris autrement : une série de remarques désobligeantes à l’encontre du vice-président Joe Biden, du conseiller en sécurité nationale Jim Jones, de l’ambassadeur des Etats-Unis en Afghanistan Karl Eikenberry ainsi que de l’ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan Richard Holbrook. À la lecture du reportage, on a l’impression que le général a dessiné un cercle infernal au milieu duquel se trouve le commandant en chef des forces armées américaines, Barack Obama. La réaction de ce dernier démontre qu’il a eu la même impression.

Patton là où il fallait un Eisenhower
Les tirades de McChrystal et de ses proches collaborateurs sont pour le moins curieuses. Les personnalités visées sont tout sauf des débutants. Joe Biden, le vice-président, malgré un deuxième prénom un peu baroque pour un homme d’Etat (« Robinette ») est l’un des hommes politiques les plus expérimentés sur la colline du Capitole avec six mandats de sénateur. Ses prises de positions originales (contre la première guerre en Irak en 1991, pour la deuxième en 2002) n’empêchent pas cet ancien président du Foreign Relations Comitee de la chambre haute de figurer parmi les hommes politiques américains les plus au fait des affaires internationales. Quant à Jim Jones (général de Marines qui a pris sa retraite en 2007 avec quatre étoiles sur les épaulettes après avoir commandé les forces alliées en Europe) et Karl Eikenberry, lui aussi général à la retraite qui a servi deux fois en Afghanistan et a occupé un psote de haute responsabilité au sein de OTAN, il est difficile de le traiter de blancs-becs ou de pékins qui n’y connaissent rien. Richard Holbrook, quant à lui, affiche quatre décennies d’expérience au service de la diplomatie américaine. Quoi que l’on pense de ces hommes, on ne peut guère leur reprocher un manque de compétence et d’expérience.

En fait, le général McChrystal était un mauvais choix. Obama l’avait nommé à la tête de la FIAS essentiellement parce qu’il était l’un des militaires le plus compétent et expérimenté en matière d’opérations spéciales. L’homme a effectué toute sa carrière dans les forces aéroportées, les unités d’élite de Rangers et a toujours été entouré d’anciens commandos de marine (Seals) et autres combattants d’unités spéciales. En Irak, ses hommes et ses méthodes ont permis l’arrestation de Saddam Hussein en décembre 2003 et la liquidation, en juin 2006, d’Abu Musab el Zirkawi, chef d’Al-Qaeda dans le pays. McChrsytal a servi aussi en Afghanistan et très peu de gens peuvent prétendre posséder une meilleure connaissance du théâtre des opérations, de l’outil militaire et de la stratégie adoptée par la coalition dirigée par les Etats-Unis. Sauf que ce sont des qualités probablement nécessaires mais pas suffisantes. Puisque les Américains ont décidé de mener cette guerre en coalition et sous l’égide de l’ONU, il leur fallait un général très politique, un diplomate en uniforme plutôt qu’un Ranger avec un couteau entre les dents. Bref, pour ce job, il faut un Eisenhower et surtout pas un Patton.

Forget Paris
Ce point a été subtilement soulevé par un autre général, français cette fois-ci, qui, deux jours après l’affaire McChrystal, répondait à quelques questions posés par le Monde à ce sujet. Il s’agit de Vincent Desportes, commandant du collège interarmées de Défense, qui à son tour essuyait les foudres de sa hiérarchie pour un excès de franchise publique. Ironie du sort, le général Desportes œuvrait pour rendre la Grande Muette un peu plus éloquente sans aller jusqu’à devenir bavarde et encore moins qu’elle dise n’importe quoi. Chargé de la formation des généraux et amiraux français de demain, Desportes pense qu’un officier supérieur a le droit et même le devoir de participer au débat public, mais à trois conditions : que le sujet relève de ses compétences, que l’intervention soit faite dans un média et dans un ton appropriés et que son auteur assume ses positions. Son entretien au Monde semble répondre à tous ces critères. Or le CEMA (Chef d’état-major des armées), l’amiral Edouard Guillaud, et sans doute ses supérieurs au ministère de la Défense voire à l’Elysée, n’ont pas apprécié. Ce qui leur a particulièrement déplu, c’est la petite phrase où le général Desportes qualifie les opérations militaires en Afghanistan de « guerre américaine », et qu’étant l’équivalent d’un actionnaire à 1 % dans cet effort, la France n’a pas son mot à dire.
Il suffit de lire l’article du Rolling Stone pour se rendre compte que le général Desportes n’a rien fait d’autre que d’affirmer une évidence. Et justement, cette évidence, le général McChrystal avait pour mission de la cacher ou, mieux, de la rendre sans conséquence ou presque. Mais le général américain et ses hommes ne se sont pas seulement moqués de la Maison Blanche et de son équipe mais n’ont pas raté une occasion de manifester leur mépris pour la France et tout ce qui est français.

Au début de sa rencontre avec Rolling Stone, le général McChrystal se trouve à Paris où il doit participer à un dîner et donner une conférence. Selon ce que rapporte le journaliste – c’est ce que lui dit le général – McChrystal devait vendre aux Français sa stratégie afghane pour maintenir l’illusion qu’ils sont les alliés des Américains. Pour dire les choses crûment, il était à Paris pour jouer la comédie d’un dialogue entre partenaires. McChrystal est mal à l’aise. Il n’aime pas Paris, déteste ses restaurants élégants et préfère une canette de Budweiser à une bouteille de bourgogne. Pour lui, tout ce qui ne ressemble pas à un Hyppopotamus ou un Courte Paille est qualifié de « Gucci », un truc pour femmelettes, pour Français, en somme. Le film favori du général traduit parfaitement cette allergie. Talladega Nights : The Ballad of Ricky Bobby, est une comédie américaine axé sur la confrontation des deux stéréotypes, l’Américain et le Frenchy. Hilarante (il ne faut surtout pas le regarder la bouche pleine ou vous risquez d’abîmer l’écran), l’intrigue confronte deux pilotes de voiture de course, Rickey Bobby l’Américain et Jean Girard le Français. Pour comprendre le mécanisme comique, disons simplement que le personnage de Jean Girard est non seulement interprété par Sacha Baron Cohen (Borat) mais qu’il est arrogant, raffiné et… homosexuel. Quant à M. Bobby, pour faire court, disons seulement qu’il a deux fils, l’un s’appelle Walker (le W de George Bush) et l’autre Texas Ranger… Le choc des stéréotypes est sans doute à comprendre au deuxième dégré, mais tout le long de son entretien à Rolling Stone, le général McChrystal ne cesse de donner des signes indiquant clairement que dans ce cas précis, le premier degré lui convient parfaitement.

Doutes sur la stratégie américaine en Afghanistan
Logiquement, McChrystal aurait du être le numéro deux talentueux d’un homme qui sait diriger une coalition, qui se sent aussi à l’aise dans un hôtel à Paris ou sur la colline du Capitole que parmi des GI’s en patrouille dans une vallée afghane. C’est un art où le général Colin Powel a fait merveille il y a vingt ans. Etre un général d’armée, un grand chef militaire, est un métier éminemment politique – ne pas confondre avec « partisan » ou « idéologique » – et Obama a montré une inquiétante légèreté (il n’a même pas pris le temps de rencontrer McChrystal pour une longue conversation avant de lui confier sa mission) et en nommant un homme qui n’avait jamais caché son mépris pour cette dimension essentielle de sa profession. Mais ce n’était pas la seule erreur du président. Au casting malheureux se joint une pagaille structurelle : on ne sait pas qui fait quoi, qui décide et qui exécute. Pentagone et ministère des affaires étrangers, ambassadeur à Kaboul qui a été nommé avant de quitter l’uniforme et un ambassadeur spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan (sans mentionner le président afghan Hamid Karzai) : dans une telle pagaille pas besoin d’ennemis pour perdre une guerre.

Mais au-delà de querelles de personnes, la stratégie globale elle-même ne fait pas l’unanimité au sein du petit groupe d’Américains supposés gérés l’affaire. La grande question est les rapports avec les Talibans. Au début il fallait les tuer tous, après il fallait leur disputer les cœurs de la population et maintenant il faut les désunir, séduire certains, intimider d’autres liquider le reste. L’idée semble être bonne mais comme d’habitudes, c’est dans les détails que tout se gâte. Sur qui faut-il déployer les charmes ? À qui faut-il faire peur ? Voilà des « petites » questions sur lesquelles McChrystal, Holbrook et Eikenberry ne sont pas d’accord. Entre-temps, Afghans et Pakistanais, ceux qui sont condamnés à vivre avec les Taliban après le retour (qui ne cesse d’ailleurs de s’éloigner) du dernier GI chez lui, négocient et activent leurs anciens réseaux. Face à ce bourbier monstrueux, le général Petreaus, le nouveau chef des forces alliées en Afghanistan, risque de regretter la douceur et la simplicité du théâtre d’opérations irakienne. Son plus grand défi est d’éviter que COIN (COunter INsurgency, le nom américain de la stratégie testée en Irak et appliquée aujourd’hui en Afghanistan), et FIAS (sigles de la force qu’il commande) ne fassent pas FIASCO…

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