Les grands révolutionnaires n’avancent jamais, comme à l’opérette, le couteau serré entre les dents, demandant que l’on sonne devant eux les trompettes de la renommée. La discrétion est leur demeure. On les voit à peine se faufiler – ils ne veulent pas se faire prendre – à travers les années et les idées mouvantes, faire des pieds-de-nez à la succession des modes et se railler des zigouigouis esthétiques et intellectuels que chaque nouvelle lune produit. Ils poursuivent leur oeuvre.

Graphiste, directeur artistique, typographe et écrivain, Massin a révolutionné l’édition française. Il a inventé le visage de collections, comme Folio ou l’Imaginaire Gallimard, qui ont traversé les décennies sans subir l’épreuve du temps. Quand les penchants d’un graphiste le portent souvent, instinctivement, à remplir tout l’espace qu’il a à mettre en page (la nature a horreur du vide), Massin a privilégié « le travail des blancs ».

A l’époque où les beaux livres n’étaient, dans l’édition française, qu’un catalogue monotone de belles images se succédant les unes aux autres, il introduisit un mouvement quasi-cinématographique, les variations et les changements de plan.

Cette nouvelle conception du livre se révèle pleinement en 1964 avec la mise en page de La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco. Massin conduit alors la première expérience de « typographie expressive » et introduit la notion d’espace et de temps scéniques dans la page imprimée : l’espace du livre n’est plus un espace plat, la frontière sémiologique entre le texte et son incarnation dans un objet est franchie.

Massin est reconnu dans le monde entier comme l’un des plus importants graphistes du XXe siècle. New York lui a consacré une grande rétrospective, le Japon le célèbre et la Belgique l’a fait entrer dans son Académie royale.

En publiant aux éditions Phaidon un exceptionnel Massin, Laetitia Wolff, directrice éditoriale de Surface magazine à New York, nous permet de mieux comprendre l’oeuvre, l’univers et le parcours du plus grand graphiste français. La France ? Que croyez-vous ? Massin n’a même pas son bachot. Pas très sérieux, cette histoire. Les portes de l’enseignement universitaire restent fermées à jamais devant lui. Quant aux spécialistes, ils se méfient un peu du nombre de cordes que compte l’arc de ce graphiste, typographe, musicien et musicologue, photographe, collectionneur d’alphabets, écrivain et journaliste (il réalisa pour le Petit Journal l’une des premières interviews de Céline après la guerre et travailla plusieurs années avec Michel Polac pour Droit de Réponse).

La France a beau se méfier des inclassables : on a tous un Massin chez soi. A 82 ans, il le sait et continue à travailler, enchaînant les projets les uns après les autres. Le génie ne connaît pas la retraite, même après 40 ans de cotisation.

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