Rien d’étonnant à ce que le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, soit pressenti à la Maison blanche. Même s’il s’en défend, son réseau social fait depuis longtemps de la politique: c’est le plus grand réseau moral.


Les auditions de Mark Zuckerberg, créateur et PDG de l’entreprise Facebook, les 10 et 11 avril par le Sénat et la Chambre des représentants américains, se sont déroulées dans le cadre du scandale de la fuite des données personnelles de 87 millions d’utilisateurs du réseau social vers la société Cambridge Analytica à des fins notamment électorales.

Mark Zuckerberg est-il un robot ?

Les internautes et téléspectateurs du monde entier ont pu observer la manière dont ce grand poupon de 33 ans au visage prépubère et qui pèse tout de même la coquette somme de 71 milliards de dollars parvenait à esquiver, glisser, se faufiler, et même parfois répondre aux questions qui lui ont été posées pendant une dizaine d’heures, bref à se sortir de cette épreuve qui avait tout du show hollywoodien mais aussi de la grande aventure démocratique propre aux institutions américaines.

La Toile a immédiatement regorgé de commentaires amusés, « gifs » et « memes » particulièrement comiques, relatifs à la gestuelle, aux expressions et postures de Mark Zuckerberg (« Is Mark Zuckerberg a robot ? », « penser à boire de l’eau ; les humains boivent de l’eau »…), lequel avait exceptionnellement troqué son sweat-shirt à capuche pour un costume de grande personne. Sur le fond en revanche, tout le monde reste un peu sur sa faim.

Mark Zuckerberg est « sorry »

Dans la grande tradition puritaine anglo-saxonne, le jeune patron s’est excusé mille fois, a battu sa coulpe comme il en a désormais l’habitude, a fait acte de contrition, ce qui plaît en général beaucoup outre-Atlantique et convient parfaitement à son allure de premier communiant dont on peut d’ailleurs se demander s’il ne l’a pas opportunément un peu renforcée pour l’occasion. Rien n’a toutefois vraiment été clarifié. On ne sait finalement toujours pas, malgré les démentis, si Facebook espionne les comportements de ses membres en dehors de leurs connexions (utilisation des micros de nos terminaux), on ne sait pas vraiment quel genre de protection des données personnelles la firme entend mettre en place ; on apprend que conformément aux rumeurs qui circulaient les non utilisateurs sont également pistés ; il est confirmé que les dirigeants de l’entreprise savent pertinemment que leurs clients ne lisent pas vraiment les Conditions générales d’utilisation globalement illisibles (les fameuses CGU) dans lesquelles on les informe que leurs données seront réutilisées par d’autres, etc.

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On pourrait se réjouir de cette soudaine prise de conscience des élus américains pour la protection des données privées, sur le modèle européen du futur RGPD (règlement général sur la protection des données) qui entrera en vigueur le 25 mai 2018, texte désormais considéré par nombre d’entre eux comme novateur après avoir été longtemps fustigé par tous les défenseurs des GAFA comme étant un frein rétrograde et anti-libéral au développement technologique et économique des grandes entreprises du net. Mais cette prise de conscience est tardive et ses motivations profondes laissent songeur.

Les adversaires de Trump n’acceptent pas leur défaite

Outre la sacro-sainte question commerciale de la position de monopole de Facebook (2 milliards de clients à travers le monde) qui commence à faire quelques jaloux, ce qui frappe surtout c’est le contexte politique dans lequel cette affaire Cambridge Analytica est soudain montée en épingle. Ce qui est en effet reproché à Facebook, c’est d’avoir contribué à l’élection de Donald Trump en rendant possible l’exploitation des données personnelles de ses utilisateurs par des tiers dans des procédures de micro-ciblages électoraux. Or, cette technique a été utilisée sur une cinquantaine de millions d’usagers du réseau social lors des élections d’Obama en 2008 et surtout en 2012, et cela n’a curieusement fait aucune vague. On a même alors pu se féliciter de ces nouvelles technologies algorithmiques permettant d’affiner l’analyse de l’électorat en ciblant notamment les électeurs indécis. Ces utilisations de data sont également mises en cause dans le vote en faveur du Brexit, sans qu’on puisse toutefois évaluer avec précision l’impact réel de ces techniques sur les différents scrutins. Dans tous les cas, le réseau social est accusé de n’avoir pas su lutter efficacement contre la circulation d’informations jugées fausses (« fake news ») en provenance d’une Russie érigée en épouvantail, et l’on repointe du doigt l’ « Internet Research Agency », célèbre usine à trolls russe, sans toutefois pouvoir avancer de preuves. Celle-ci aurait créé environ 400 faux profils Facebook pendant la campagne 2016 qui auraient permis de répandre de l’information falsifiée et tendancieuse (et l’on suppose bien évidemment que personne en Occident n’utilise ces techniques pour tenter d’infiltrer les réseaux et contrôler l’information). Dans ce contexte de paranoïa et d’hypocrisie dignes de la Guerre froide, de manipulations à grande échelle et de luttes entre systèmes de propagande, l’entreprise Facebook est en quelque sorte sommée de verrouiller ses voies d’accès mais aussi, dans le fond, de renforcer la surveillance des contenus qu’elle accepte de véhiculer, ce qui constitue donc une gigantesque tentative de musellement de la liberté d’expression. Les opposants de Donald Trump n’acceptent pas leur défaite et cherchent à provoquer par différents moyens une procédure d’impeachment. Mark Zuckerberg apparaît plutôt comme un pion dans cette partie.

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Facebook affirme toutefois ne pas faire de politique. Ce n’est pas l’avis de la spécialiste Jillian C.York, responsable des questions de liberté d’expression à l’Electronic Frontier Foundation, qui a vertement répondu aux allégations de pluralisme et de neutralité politiques de Mark Zuckerberg devant le Congrès : « Non, vous n’êtes pas [une plateforme pour toutes les idées] et j’ai une décennie de recherches pour le prouver ».

Pas de politique, donc, paraît-il, mais cela n’empêche toutefois pas le PDG de Facebook de manifester un intérêt certain pour la future présidence de son pays, bien qu’il s’en défende officiellement. Et après tout, quoi de mieux, pour conquérir la première puissance mondiale que d’avoir accès aux données personnelles ainsi qu’aux informations échangées de près d’une partie non négligeable de la population de la planète ? En matière de propagande, comme en tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Pudibonds de souris

En admettant que Facebook ne fasse pas (pour l’instant) de politique, il fait en revanche de la morale. Et dans un système post-moderne où le sociétal a pris le pas sur le politique dans le débat public, cela revient très exactement à faire de la politique. Les fameux « standards de la communauté » contre lesquels butent tant de personnes à travers le monde – artistes, observateurs, libres penseurs – ne font que se resserrer toujours davantage sur ce que leur formulation énonce pourtant parfaitement : une standardisation à des fins communautarisées. Cela constitue en soi un projet de société.

L’expression des points de vue hostiles au communautarisme, au multiculturalisme, à tous ses avatars religieux y compris les moins recommandables, au militantisme sociétal, à la mondialisation ainsi qu’à son versant « libre flux de populations »  sera surveillée de très près et possiblement censurée. Des escouades de « modérateurs » veillent, sur la neutralité desquels il est permis de douter. Il faut s’attendre à un raidissement desdits standards dans les mois et années qui viennent, ce que Mark Zuckerberg a dans le fond déjà entériné en s’engageant à lutter davantage « contre la haine » : or, si personne ne souhaite voir le niveau effectif de haine ou de violence augmenter, on sait toutefois ce que cette sémantique recouvre en réalité de bien-pensance et de contrôle politiquement correct sur la liberté d’expression et d’opinion.

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Facebook fait de la morale, avec cette pudibonderie propre au puritanisme anglo-saxon sur le terreau duquel il a grandi. Que le plus grand réseau social du monde ne souhaite pas devenir un gigantesque lupanar, cela peut parfaitement se concevoir. Mais que les standards moraux de la communauté s’appliquent avec autant de puritanisme au moindre bout de sein qui pointe, à la moindre évocation érotique, quand bien même il s’agit d’œuvres d’art appartenant au patrimoine culturel de l’humanité, voilà qui est beaucoup plus grave en plus d’être parfois ridiculement absurde. On connaît les mésaventures de L’origine du monde de Gustave Courbet pour la publication de laquelle le compte de Frédéric Durand-Baïssas, cet instituteur français, a vu son compte purement et simplement supprimé. La justice française a reconnu le 15 mars la faute de Facebook dans cette affaire digne des censures du procureur Pinard, mais n’a reconnu aucun préjudice. Autant dire que cela n’a pas dû beaucoup empêcher Mark Zuckerberg de dormir ni de préparer sa ligne de défense face aux élus de son pays, lesquels ne se sont de toute façon pas penchés sur ces considérations érotiques. De même, la Venus de Willendorf, statuette paléolithique de près de 30 000 ans représentant la fécondité et appartenant au Museum d’histoire naturelle de Vienne, a été absurdement censurée. Devant l’indignation soulevée, Facebook a fait marche arrière, reconnaissant une « erreur ». Mais pour une erreur reconnue (sous la pression de l’opinion), combien de censures passées sous le silence des blocages de comptes ou des suppressions inopinées de contenus face auxquelles les usagers sont sans recours et sans voix ?

L’exploitation des données personnelles n’est qu’un des nombreux problèmes posés par le mode de fonctionnement de Facebook. Les libertés d’expression et d’opinion ne sont pas des questions subsidiaires.

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