Dites bonjour à la « souveraineté européenne »! C’est la dernière lubie du président Macron qui s’est exprimé, mardi 17 avril, devant le Parlement de Strasbourg. Et si après ça vous ne voulez toujours pas de l’Europe, c’est tout simplement parce qu’elle vous a trop gâté. 


Devant les députés du Parlement européen, Emmanuel Macron a livré sa vision pour l’Union européenne, dont on sait qu’elle constitue la matrice, la raison et le but de tout son projet politique. Il s’agit ici de faire suite aux principes posés lors de son discours de septembre 2017 à la Sorbonne, mais surtout de tenter d’insuffler une dynamique favorable aux positions et aux militants de La République en Marche (LREM) pour la prochaine échéance électorale de 2019 : des européennes qui ne s’annoncent pas si faciles que prévu pour la formation présidentielle.

L’Europe ? C’est nouveau, ça vient de sortir !

Depuis le pupitre du vaisseau spatial de Strasbourg – lequel co-préside autant que faire se peut à nos destinées et flotte dans quelque dimension spatio-temporelle improbable – et sous l’œil goguenard d’un Jean-Claude Juncker qui paraissait à peu près calme, le président français a proposé une conception qui se veut efficace, rajeunie, modernisée, dynamique de ce que devrait être désormais le projet européen. Conscient du ralentissement pour ne pas dire de l’enrayement du mécanisme de la grosse institution, l’un de ses plus fervents porte-paroles (et l’un de ses plus beaux produits) tente de promouvoir auprès de ses partenaires une Europe rénovée dont il serait de facto le leader.

L’idée au départ est claire bien que paradoxale : puisque les peuples semblent de plus en plus rejeter l’Union européenne (UE), il faut encore davantage d’Europe (il suffisait d’y penser). Dans une rhétorique incantatoire et hypnotique, les camouflets et méfiances, les doutes et souffrances exprimés de manière quasi métronomique désormais par les peuples d’Europe à l’encontre d’une UE qui refuse de les écouter, sont systématiquement renvoyés à la posture du « repli sur soi ». La logique est binaire et manichéenne, mais c’est celle qui permet à l’édifice de tenir encore un petit peu. Selon cet ordonnancement moralisateur des idées exprimées par les opinions publiques européennes, le rejet dont font l’objet les institutions de l’UE est imputé à quelque fascination obscure pour les dérives identitaires, pour les fantômes violents du passé, et pour appuyer cette assertion, la figure de la guerre est constamment évoquée en guise de point Godwin.

Vous, « somnambules » eurosceptiques

Pour le cas où tous les opposants à l’UE ne tomberaient pas sous le soupçon de fascisme, Emmanuel Macron a inventé aujourd’hui la figure originale du « somnambule » qui serait simplement une sorte d’enfant gâté de l’Europe, oublieux du passé douloureux de celle-ci et ingrat envers tout le travail pacifique réalisé depuis 70 ans. Dans cette conception, les eurosceptiques sont nécessairement délégitimés au regard de ce qui serait tout naturellement tourné vers l’avenir et le progrès (d’où l’importance de l’évocation des défis numériques dans cette affaire). Ils sont également considérés comme les fruits imbéciles d’une propagande plus ou moins fasciste constamment ourdie depuis la sombre Russie érigée, on le sait, en épouvantail antidémocratique à tout propos, sur tout sujet et en toutes circonstances.

Dans son discours donc, le président Macron a repris cette rhétorique devenue commune et qui a été celle de sa propre campagne électorale : d’un côté les frileux, les passéistes, les haineux, repliés sur eux tels de malingres petits bigorneaux, fascinés par l’émergence des démocraties illibérales, odieusement populistes, xénophobes, etc., de l’autre les visionnaires, les progressistes, les démocrates, les gens de bien, les gens du bien et qui n’ont jamais la moindre hésitation à vouloir justement faire le Bien des autres gens contre leur gré.

Dites bonjour à la « souveraineté européenne » !

A l’intérieur de ce dispositif narratif désormais parfaitement bien rodé et que l’on peut réutiliser en toutes circonstances, apparaît dans un halo surnaturel et pour le coup somnambulique la notion magique de « souveraineté européenne ». C’est cette idée précise qu’est venu défendre le président de la République au Parlement de Strasbourg. Tout se passe comme si la souveraineté nationale, c’est-à-dire la seule forme de souveraineté qui ait jamais été avalisée par la volonté populaire, et qui semble avoir disparu du champ démocratique depuis quelques années, – au moins depuis que le Traité constitutionnel européen de 2005, rejeté par référendum et chassé par la porte a été pourtant réintroduit par la fenêtre parlementaire -, réapparaissait miraculeusement au niveau européen à la façon du lapin sorti du chapeau. Tout a été fait pour que la souveraineté nationale, économique, juridique (donc législative) soit vidée de sa substance, et la voilà qui ressurgit soudainement comme au terme d’une transsubstantiation surnaturelle, sous une forme supposément rehaussée et légitime au niveau supranational.

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L’histoire récente de l’Union européenne pourrait se résumer à l’histoire des transferts et abandons de souveraineté. Les peuples n’ont plus la main et le déficit démocratique des institutions européennes a été maintes fois souligné. Qu’à cela ne tienne : donnons-leur encore plus de pouvoir !

Nul ne sait au nom de quoi ces transferts et abandons seraient positifs, puisque la logique discursive invoquée est exclusivement incantatoire et relève de la pensée magique : l’avenir, le progrès, la puissance démocratique, et l’on admire au passage la pirouette khâgneuse du président qui dit ne pas vouloir de « démocratie autoritaire » mais une « autorité de la démocratie » (qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? Lui seul le sait peut-être…).

Il n’y a pas de culture européenne

De la même manière, les notions d’ « identité » et de « culture » ont soudainement réapparu et ont été prononcées maintes fois dans ce discours, ointes au niveau européen de toute la légitimité qu’on s’est évertué à leur faire perdre au plan national : il y aurait donc une « identité » européenne mais alors même qu’on s’évertue constamment à expliquer que l’identité nationale au mieux n’existe pas et au pire est un ferment réactionnaire du fascisme rampant et autres bruits de bottes. De même, Emmanuel Macron n’avait pas peur de lancer, pendant sa campagne, le désormais (tristement) célèbre « il n’y a pas de culture française ». En revanche donc, nous apprenons aujourd’hui avec plaisir qu’il y a bel et bien une « culture européenne ». On le voit, l’ennemi c’est la nation. Il existe pourtant, d’abord, une identité nationale, une culture nationale, qui, dans leurs dialogues avec les identités et cultures des autres nations, forment un ensemble culturel plus vaste, au point qu’on pourrait plutôt dire « il n’y a pas de culture européenne, il y a des cultures en Europe », ce qui serait pour le coup rigoureusement exact.

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Le projet, on le voit, est donc profond et se poursuit jusqu’à ce qui fait le cœur d’un peuple : son langage. Pour asseoir les transferts de souveraineté massifs, on doit procéder également à des transferts sémantiques. On téléporte au niveau européen ce que l’on retire du plan national : l’emploi des termes souveraineté, identité, culture ne sont donc légitimes désormais qu’à l’échelon supranational. Pas certain toutefois que les peuples se satisfassent de ces pirouettes rhétoriques…

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