A peine plus d’un an après le triomphe de « Jupiter » Macron, voici déjà venu le temps des disputes et des ambiances de fin de règne…


J’ai dépeint, dans un article précédent, l’actuel occupant du palais de l’Élysée sous les traits vaguement démoniaques du Nécronomacron. J’y relevais avant tout l’inconsistance du personnage. L’affaire Benalla et ses conséquences viennent de mettre à nu son néant d’une profondeur… métaphysique.

Comment va-t-il tenir ?

« Il n’est qu’un oxymore en rotation, une contradiction absolue. Ce gouffre n’a aucune profondeur. Cette fraîcheur n’a pas d’âge. » Le démon que je décrivais alors sentait le soufre ; celui d’aujourd’hui sent déjà le sapin. Un an et demi après le triomphe de Jupiter, voici le temps des disputes qui résonnent dans les couloirs, des palais qui se vident, des spadassins qui désertent et des ambiances de fin de règne. Les mêmes qui nous annonçaient un irrésistible souffle de renouveau censé tourner définitivement une page poussiéreuse de la politique française se demandent aujourd’hui comment le jeune prodige va tenir jusqu’à la fin de son mandat.

Les semaines qui viennent de s’écouler depuis le milieu de l’été ont quelque chose d’onirique. L’effondrement du château Macron aura été aussi surnaturel que le fut son érection. C’est en somme dans l’ordre des choses. Mais si le commandeur de carton-pâte s’effiloche par sa propre vacuité, son avènement à la tête de la troisième puissance nucléaire mondiale résulte de l’inconsistance de tout le système environnant. Macron n’était qu’une plume au vent, mais la France de 2017 n’avait rien à offrir de plus dense. L’interaction de ces deux néants – l’homme et le contexte – dessine la typologie d’un nouveau « héros de notre temps » dont la destinée ne se forge plus par sa confrontation avec les vicissitudes de l’époque, mais par sa capacité à s’en accommoder. Dans un pays où la communication a remplacé la parole, l’opportunisme tient lieu de force d’âme.

Macron a laissé le scandale Benalla le déshabiller publiquement 

Alors que les éditorialistes se pâmaient sur le « calibre » du jeune prodige de la finance, sur sa culture philosophique, sa science manœuvrière et même sur son anglais – qu’on ne pouvait taxer d’ « impeccable » que dans un pays profondément sourd aux langues étrangères -, j’avais osé relever son regard « désespérément stupide » et sa propension à la « sottise, qui est comme sa signature », comme disait René Guénon en parlant du Diable. Quoi qu’il en soit, la nation qui incarna des siècles durant l’intelligence se retrouve présidée aujourd’hui par un être immature et dépendant qui alterne les crises de mégalomanie et les accès de panique en les ponctuant de gaffes.

Après avoir, pour ainsi dire, confié les rênes de l’Élysée à une barbouze lymphatique de 26 ans dotée d’un grade d’opérette, lui laissant la haute main sur tout, depuis la privatisation de la sécurité présidentielle jusqu’à la vente des mugs du palais (bidons eux aussi), Macron a laissé le scandale Benalla le déshabiller publiquement jusqu’au tréfonds de son non-être. Le voici qui s’enferme avec ses propres troupes (hâtivement assemblées de groupies et de dilettantes au lendemain de sa victoire au loto) en défiant quiconque de venir le « chercher », mais n’osant pas s’expliquer devant l’Assemblée et multipliant les pressions maladroites pour étouffer une enquête qu’il savait inévitable. Le voici proclamant – sans qu’on ne lui ait rien demandé – que Benalla n’est pas son amant comme pour officialiser la rumeur, sans comprendre que l’ambiguïté de leurs relations, à cet échelon du pouvoir, se situe bien au-delà des questions de mœurs. Le voici, indifférent au danger autant qu’au protocole, nommant un mignon ici, caressant un torse là, confondant les territoires d’outre-mer avec les Indes galantes.

Plus que trois ans et demi à tirer

Daniel Schneidermann, à Arrêt sur images, a décortiqué plan par plan l’épisode du selfie aux torses nus et au doigt d’honneur à Saint-Martin qui a fait hurler d’épouvante la presse de droite. Il s’est creusé la tête pour comprendre à quelle « stratégie » de « communication » pouvait correspondre cette pavane canaille. Et aboutir à la conclusion la plus terrible, s’agissant d’un chef d’État en exercice: nihilisme, inconscience et « Narcisse aux commandes ». « Que veut nous dire Manu ? Vraisemblablement, il ne le sait pas lui-même. Il est possible qu’il ne veuille pas montrer grand-chose. Il est possible qu’il ait simplement ouvert les vannes. Il est possible qu’il ait conclu à la vanité du surcontrôle: jusqu’ici rien n’a réussi, autant laisser Narcisse s’emparer des commandes, appuyer sur le champignon, et advienne que pourra. »

Plus que trois ans et demi à tirer, Manu (tu ne m’en voudras pas de te tutoyer: c’est toi qu’as commencé !). Et maintenant, que vas-tu faire – pour paraphraser Bécaud – de tout ce temps que sera ta vie à la tête d’un grand vieil État et sous les feux des projecteurs ? Réhabiliter l’autorité présidentielle que tu as ridiculisée – avec l’aide, il est vrai, d’au moins deux de tes prédécesseurs -, t’attaquer réellement aux doléances des démunis et des chômeurs à qui tu jurais qu’il suffisait de « traverser la rue » pour retrouver de l’emploi ? Ou t’enfermer dans ton narcissisme néronien et laisser la France glisser dans la guerre civile, comme l’a laissé entendre le flic à la tête de vieux Mohican infiniment fatigué qui a décarré sans te demander ton avis – mais qui était ton dernier mentor avant le huis clos glaçant avec Maman ?

Young Rastignac of rien du tout

Il serait trop facile de mettre la dérive ubuesque de l’État français sur le compte du seul «Manu». Après tout, il n’est pas arrivé là tout seul. Il y a été amené en connaissance de cause par une partie de l’establishment trop heureuse de promouvoir un Rastignac sans parti ni expérience qu’il serait commode de manipuler. Il s’est engouffré dans l’autoroute laissée au centre droit par la guerre civile anachronique, abrutie et néanmoins constante que se livrent les forces politiques françaises. Il a été adulé au-delà de toute mesure par une caste médiatique aux ordres de ses sponsors milliardaires, mais dont la servilité n’était pas en l’occurrence la seule vertu. Pour lui tailler un costume aussi démesuré, y fallait aussi l’ignorance, la jacasserie, la frivolité et l’inculture.

Qui, dans l’ensemble des médias français, a eu l’idée de comparer le profil et les œuvres de ce « puceau de la pensée » (selon Emmanuel Todd) au modèle des jeunes cavaliers de l’Apocalypse qui ont fondu sur les pays d’Europe de l’est au lendemain de la chute du socialisme en 1989 ? Young leaders pourtant beaux et sûrs d’eux, imbus de libéralisme et de « société ouverte », jongleurs à millions, incultes comme agents d’assurances et porteurs, telles des machines infernales, d’une mission unique et simple: délester sous prétexte de « transition » les États et les peuples de leur patrimoine national au profit des prédateurs privés. Cela a bien marché – un temps – en Pologne, en Hongrie, en ex-Yougoslavie, si bien même qu’ils ont disparu avec leurs magots dans les brumes de l’histoire en préparant la voie aux mouvements populistes capitalisant sur le ressentiment populaire et le néant intellectuel, moral et humain qui définit le macronisme en tant que psychologie des élites d’un Occident en phase terminale.

Emmanuel Macron® n’était peut-être qu’un produit de synthèse sous marque déposée, au même titre que le Nylon ou le Gore-Tex. Qu’il ait été, comme avant lui les jeunes loups de Soros, de Goldman Sachs et du German Marshall Fund préparé et propulsé en vue d’une mission précise – et que la voie ait été brossée devant lui comme la glace devant une pierre de curling – ne semble plus faire beaucoup de doutes. S’il a des hauts faits incontestables à son actif, ils tiennent à la privatisation d’une dizaine d’atouts stratégiques de l’industrie française, à commencer par les mensonges qui ont justifié la cession d’Alstom aux Américains en 2015.

Produit de synthèse 

C’est là que le produit Macron® cesse d’incarner uniquement son propre naufrage et devient l’emblème d’une société et d’un temps. Comment se fait-il que dans cette vieille démocratie il ne se soit trouvé personne pour faire barrage à cette « hallucination collective » (©Todd) ? Qui aurait pu le faire ?

Fillon, le boutiquier de province acheté et soldé pour le prix de deux costumes ?

Le Pen, l’héritière bougonne et obtuse d’une boutique d’opposition familiale, qui a implosé au moment crucial, conformément au modèle d’insuccès qui constitue son ADN politique?

Le fort en gueule Mélenchon, gauche sans filtre et montres de prix, ravi de se rabibocher voici quelques jours avec l’ex-employé de Rothschild au gré d’une rencontre « impromptue » où l’on a vu qu’il ne savait pas seulement montrer ses crocs, mais encore et tout aussi bien remuer la queue ? Pour quelle hypothétique part de gâteau ? Boutiquier label rouge, boutiquier quand même.

Sans l’assentiment populaire

Vu de l’extérieur, on a l’impression que tout le système français a comploté pour amener ce démon de petite envergure sur le trône. Et c’est ici que la sociologie et la métaphysique se rejoignent, que le Nécronomacron et le Macronomicron ne font plus qu’un. Et ce un, de quoi est-il le nom ?

La démocratie, même détournée, même confisquée, même évidée, reste démocratique aussi longtemps qu’elle jouit de l’assentiment des masses. Le seul indice de non-démocraticité d’un régime est son rejet et son renversement. Même s’il a réussi la prouesse de trouer le plancher d’impopularité établi par Hollande, Macron reste le président des Français et le commandant en chef de leurs forces armées. Une nation minée par la censure et l’hypocrisie, l’irresponsabilité individuelle héritée de deux siècles de socialisme et la dictature des convenances et de la sociabilité creuse, une société régie par des « élites » surannées, imbues de leurs prérogatives et sans aucun contact avec la terre ferme, pouvait-elle produire autre chose que cet ordonnateur de rituels désincarnés et ce prince du faux-semblant ? La tribu des paons sans queue qui régit la France a reconnu et intronisé le plus typique de ses représentants.

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