A l’occasion du 60ème anniversaire de la Ve République, Emmanuel Macron a rendu hommage à son fondateur, Charles de Gaulle. Mais la seule comparaison possible entre les deux hommes repose dans les conditions de leur arrivée au pouvoir.


Emmanuel Macron a donc fait le pèlerinage de Colombey. Sans attendre le mois de novembre et le 47ème anniversaire de la mort du connétable, il a préféré marquer le coup de façon incongrue, avec le 60ème anniversaire de la promulgation de la Constitution de la Ve République. Où qu’il soit, en France ou à l’étranger, le président se sent obligé de manifester son aversion pour les Français et de s’en plaindre.

De Collomb à Colombey

Le rituel a été respecté avec une réjouissante inversion en reprochant aux Français de trop se plaindre. Inutile de s’attarder sur ce qui relève désormais d’une espèce de routine infantile, mais il serait peut-être effectivement intéressant de revenir sur cet anniversaire, à la fois du retour du général De Gaulle au pouvoir et de l’élaboration et de l’adoption de cette nouvelle Constitution, le 4 octobre 1958. Il y a en effet tout d’abord un parallèle à faire entre la façon dont, par une opération politique virtuose, Charles De Gaulle a pu reprendre les rênes et éviter à la France la guerre civile au printemps 58 et le hold-up réalisé par les intérêts convergents qui ont voulu l’avènement d’Emmanuel Macron au mois de mai 2017. Avant de rappeler comment le texte constitutionnel de 1958 portant la marque de son initiateur a assuré une grande stabilité politique jusqu’au milieu des années 80, pour être ensuite minutieusement détricoté. Sous la triple pression de la construction européenne et des abandons de souveraineté qu’elle impliquait, de la volonté du bloc au pouvoir de restreindre la souveraineté juridique du peuple français en s’en remettant au pouvoir du juge, et enfin du retour d’un fonctionnement politique de type parlementaire dans un cadre institutionnel qui ne l’était pas.

Technique du coup d’Etat légal

Le premier de ces deux volets est à considérer à l’aune d’un ouvrage que vient de publier, Grey Anderson, un chercheur américain : La guerre civile en France. 1958–1962. Il faut recommander la lecture de cette synthèse impressionnante par sa qualité, sa précision et la connaissance maîtrisée du sujet dont témoigne l’auteur. Il s’étonne de ce refoulé particulier dans la mémoire française des conditions du retour politique du grand homme et du rétablissement difficile de la paix civile. Le retour lui-même, même s’il a été juridiquement acté par le vote de confiance du Parlement de la IVème République à son dernier président du conseil, le 1er juin 1958, a souvent été présenté comme le résultat d’un coup d’Etat. Ce qu’il était probablement. L’histoire nous apprend, par exemple avec le 18 brumaire de Bonaparte, que l’absence de violence et une forme juridique à peu près respectée ne permettent pas d’échapper à cette qualification.

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Entre autres impuissances rédhibitoires, le système IVème République était incapable d’affronter la décolonisation en général et la tragédie algérienne en particulier. Le contexte géopolitique était celui de la guerre froide, encore très vive cinq ans après la mort de Staline. Le contexte national était celui d’un pouvoir politique faible et facilement capitulard, dont la SFIO – ancêtre du parti socialiste – était la quintessence, avec en face de lui une armée en crise. Celle-ci, avec la masse des troupes issues de la conscription, était dotée d’un corps d’officiers qui portaient le poids de la faillite de 40, de l’erreur du choix massif de Giraud en 1943 contre la France libre du général De Gaulle, et de l’humiliation de la terrible défaite à la régulière contre le Vietminh.

La rébellion algérienne fut perçue comme l’occasion de redorer le blason en gagnant une guerre en n’en voyant que les termes militaires techniques sans mesurer la dimension politique, et surtout historique, de l’insurrection. Encore largement pétainistes, et anticommunistes, de jeunes officiers, se piquant d’avoir étudié Mao et Ho Chi Minh, se prirent pour les chevaliers de l’Occident. Aveuglement qui, au nom du maintien de l’Algérie dans la France, fit imposer à la population musulmane une brutalité sans règle, et engager l’armée sur des voies directement politiques. Au mois de mai 1958, l’armée supplantera les pouvoirs administratifs en Algérie et les plus activistes prépareront le renouvellement de l’opération en métropole. Beaucoup des partisans du général De Gaulle avaient fait croire aux officiers factieux que celui-ci les soutenait, ce qu’il s’était bien gardé de faire directement. Se tournant au contraire vers le pouvoir républicain, il se présenta comme le seul capable d’éviter le coup d’Etat. Mais à ses conditions bien sûr, c’est-à-dire de disposer des manettes et d’imposer sa Constitution.

De Gaulle, un coup d’Etat légitime

Ce qui fut fait. Les quatre années suivantes furent utilisées pour solder l’aventure algérienne, casser les reins d’une armée devenue inutile, la remplacer par l’outil adapté à la dissuasion nucléaire et rationaliser le développement économique, fruit des Trente glorieuses. Charles de Gaulle avait des atouts pour réussir cette opération virtuose. En plus de sa formidable intelligence politique, il disposait, quoi qu’on en dise, de la légitimité construite entre le 18 juin 1940 et le 30 juillet 1946. Et quand, dans les années 60, il venait parler, dans ses discours – avec l’étonnant culot qui le caractérisait -, de « la légitimité nationale [qu’il incarnait] depuis vingt ans » personne ne mouftait. Parce que c’était vrai. Quand la bourgeoisie nationale, emmenée par Valéry Giscard d’Estaing décida de le congédier au moment du référendum de 1969, le bilan de ces 11 ans disait sa réussite politique.

Et c’est bien cette réussite qui a permis de ne jamais remettre en cause la légitimité et la régularité de ce retour acrobatique au pouvoir le 1er juin 1958. Des penseurs dont on révère la mémoire aujourd’hui s’y sont bien essayé. A les relire aujourd’hui, leur ridicule saute aux yeux. Les Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, faux frères ennemis, les Pierre Mendès-France, les Hubert Beuve-Méry et autres, ne voyaient en Charles De Gaulle qu’un dictateur fasciste en puissance, fidèle successeur de Pétain.

Juppé décalé

Qu’en est-il d’Emmanuel Macron, qui essaie maladroitement de mettre ses pas dans ceux du grand homme ? Son arrivée au pouvoir, dont il est difficile de contester qu’elle soit le fruit d’une opération rondement menée, a abouti à une sorte de hold-up démocratique qui présente, lui aussi, les caractéristiques d’un coup d’État. Développons l’hypothèse.

L’arrivée au pouvoir de François Hollande, candidat par défaut, fut d’abord le fruit du rejet de Nicolas Sarkozy. La présidence Hollande présentant rapidement le double défaut d’être une catastrophe politique et un moteur puissant pour la montée du Front national, et la défaite socialiste à la présidentielle apparaissant inéluctable, il fallut trouver une solution. Les élites portèrent leur choix dans un premier temps sur Alain Juppé, ravi que la supériorité intellectuelle qu’il s’attribue soit reconnue. Les médias, à coup d’études et de sondages, nous convainquirent du caractère inéluctable de l’arrivée à la présidence du maire de Bordeaux. Celui-ci se précipita pour donner tous les gages de gauchisme culturel, dessinant ainsi la candidature centriste dont rêvent les élites mondialisées. Celle-ci présentait cependant un défaut, celui de l’âge du prétendant qui ne pouvait aspirer qu’à un seul mandat, et encore. La caste de la haute fonction publique d’État, et notamment celle qui est confortablement installée dans le bunker de Bercy, imagina alors de le flanquer de l’un des leurs, de préférence jeune et propre sur lui, avec une bonne tête de successeur.

Macron l’héritier

Le choix se porta sur Emmanuel Macron qui présentait l’avantage d’être un parfait inconnu, et de n’avoir jusqu’alors rien fait dans la vie. Son CV est quand même étonnamment désert d’activités qui auraient pu lui donner un minimum d’expérience de la vie sociale ou politique du pays dans lequel il vit. Études secondaires dans une bulle privilégiée, études supérieures, quoi qu’on en raconte sans grand relief, cursus de haut fonctionnaire pantoufleur parti rapidement faire l’entremetteur chez Rothschild. Jean-Pierre Jouyet, quintessence de la caste de l’Inspection des finances, fut chargé du lancement. De le faire venir d’abord à l’Élysée puis de lui faire attribuer un ministère qui ne servira à rien d’autre qu’à préparer sa candidature.

L’hypothèse d’une forme de binôme gagnait en consistance jusqu’à ce que la candidature d’Alain Juppé montre des signes d’essoufflement. Le plan B, qui était en plus probablement le plan A d’Emmanuel Macron lui-même, commença vraiment à prendre tournure. Jusqu’au moment de l’effondrement d’Alain Juppé à la primaire de la droite. Le choix de François Fillon présentait aux yeux de la caste plusieurs défauts, au-delà des limites du médiocre politicien qu’il est, il y avait le risque d’une forme de droitisation : opposition aux dérives sociétales, soutien appuyé des mouvements issus de la lutte contre le mariage homosexuel, des positions fermes sur l’islam et l’immigration. Non, décidément, la candidature de François Fillon ne faisait pas l’affaire. Va pour Emmanuel Macron !

Il faut tuer le soldat Fillon

La campagne électorale sera marquée par la destruction judiciaire de la candidature de François Fillon au travers d’une opération aussi parfaitement calculée que réalisée. On ne reviendra pas sur les détails du raid médiatique judiciaire. Quiconque connaît le fonctionnement de l’institution judiciaire et nie cette exécution se moque simplement du monde. On ajoutera que la haute fonction publique de la justice a donné l’impression de couvrir l’opération comme le démontre le stupéfiant communiqué commun du Premier président de la Cour de cassation et du procureur général de la même institution, approuvant les formes pourtant invraisemblables prises par la procédure.

Emmanuel Macron plafonnait à l’étiage habituel des candidats centristes à l’élection présidentielle, le raid judiciaire lui a permis de récupérer dans l’électorat de François Fillon les voix lui permettant de passer de justesse devant lui au premier tour. On ne s’étendra pas non plus sur le soutien unanime des médias nationaux à la candidature d’Emmanuel Macron, chacun a en mémoire le déferlement des spasmes d’adoration qui remplissaient les émissions de télévision et les gazettes. Il faut cependant rappeler que ce soutien a probablement été accompli en violation des règles instaurées depuis la loi de 1990 sur le financement de la vie politique, sans que cela arrache la moindre remarque au CSA et à la Commission nationale des Comptes de Campagne, instances de contrôle dirigées là aussi par des hauts fonctionnaires. Les sommets seront atteints par les silences obstinés du Parquet national financier devant le nombre d’infractions de droit pénal électoral portées à sa connaissance.

Un an seulement

Grâce à la stratégie du barrage au FN, et à une abstention massive, la France s’est trouvée ainsi dotée d’un président de la République parfaitement inconnu, sorti de nulle part, et à qui l’élection partiellement entachée de fraude donnait une légitimité faible. Pour avoir suivi en détail tout ce processus et en particulier l’opération judiciaire dont j’appréhende tous les détails, je considère que cette présentation et ce constat ne sont pas factuellement contestables. J’ai toujours eu cependant la surprise de me heurter à un surprenant déni, parfois véhément, souvent assorti par les imbéciles de l’accusation de complotisme. Comme si, après le calamiteux mandat de Hollande, l’envie de faire confiance au jeune roi amenait à refouler et conjurer cette tare initiale dans son avènement. Le problème est que l’opinion publique a découvert la réalité de la personnalité de son nouveau président jusque-là inconnu. Au-delà de l’amateurisme politique parfois confondant, des traits de caractère inquiétants sont apparus. Narcissisme, instabilité, tendance aux caprices, désinvolture méprisante, et fascinations surprenantes brossent le portrait d’un homme à qui il n’est pas possible de raisonnablement faire confiance. Et c’est là que le déficit criant de légitimité juridique et politique initiale revient en force et peut devenir insurmontable. Les difficultés qu’il rencontre dans la conduite de l’État et la violence des mises en cause dont il est l’objet en sont à mon sens le symptôme, comme si la rage qui s’exprime à chacun de ses manquements, chacune de ses foucades était le fruit du sentiment de s’être fait avoir. Et sur ce point, on voit mal comment il pourrait échapper au sentiment d’imposture qu’il provoque.

Quoi que lui-même et ses soutiens les plus niais essaient de nous faire croire, il n’a non seulement pas l’étoffe de l’homme d’État qu’il devrait être, mais la comparaison avec De Gaulle est simplement ridicule. Le problème est que nous sommes en début de mandat et qu’il est impossible, pour l’instant, d’apercevoir la moindre perspective politique.

Il est à craindre que nous gardions encore un moment ce président-boulet. Avec Alain Juppé Premier ministre ?

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