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Lissés

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Image d'illustration Pixabay

Nous avons tous été lissés par le virus. Après la mise en place du passe sanitaire parce que d’aucuns refusaient de se faire vacciner, il est à craindre que nous acceptions tout désormais.


Au passe sanitaire, tous les Français réagissent : refus ou acceptation. Le débat entre les pros et les contre est faussé par la confusion entre le vaccin et le passe. Comme médecin, j’ai milité dès que possible pour la vaccination. Le problème du passe est différent. Après avoir mollement protesté, et pas très longtemps, j’ai accepté aussi le passe sanitaire, le traçage sur mon téléphone. C’était trop dur de refuser, bien malcommode : ne plus pouvoir entrer nulle part, être refoulé de partout comme antisocial, être privé de film, de théâtre et autres réjouissances ; risquer que des nervis sans éducation vous repoussent avec le droit pour eux et de se retrouver désapprouvé par sa femme. Et pire : se faire traiter d’égoïste, de mauvais citoyen, de diffuseur de virus, de causeur de morts prématurées, d’irresponsable, de complotiste ; une honte pour la civilisation. Oui j’ai accepté. Je reconnais qu’avoir le passe est plus confortable. Je n’en suis pas plus fier. 

Le problème n’est pas le vaccin mais la puce électronique collée à nous sur notre portable. Il faut souligner une conséquence certaine de la pandémie : nous avons été lissés par le virus. Nous : tous les humains qui peuplent la terre. Lissés veut dire arasés, meulés, sablés, poncés. Énervés, lobotomisés, de cette vieille technique de neurochirurgiens américains des années cinquante qui coagulaient les zones de l’agacement et de la révolte chez les fous ou supposés tels, diagnostiqués tels. Les irrités, même. Nous avons été lissés : il est à craindre que nous acceptions tout désormais.

Le Sénat approuve le marquage des populations

Le pire est de savoir dès lors que lorsque les pouvoirs publics nous proposeront tôt ou tard la puce électronique entrelacée à nos neurones frontaux, au motif que c’est plus sûr, plus léger, très peu invasif, indolore, nous accepterons car la limite aura déjà été franchie avec le passe sanitaire : beyond this limit, there is no limit, au-delà de cette limite, il n’y a plus de limites. Cela nous sera proposé puisque c’est de l’ordre de la possibilité technique et surtout parce que nos tutelles, supposées les garants les plus sérieux de notre liberté collective, ne voient aucun obstacle philosophique à l’usage massif de l’intelligence artificielle pour le contrôle numérique des populations. Et des individus. Ainsi, un rapport récent du Sénat sur Crises sanitaires et outils numériques sous-titré répondre avec efficacité pour [sic sans rire] retrouver nos libertés soutient le marquage des populations, en avançant avec une naïveté confondante son efficacité sanitaire d’une part et sa réversibilité d’autre part grâce à la sagesse des dispositifs de contrôle. Toujours cette illusion sur notre capacité de modération… Je sais qu’alors notre liberté et notre humanité auront rendu l’âme mais ce sera bien trop tard pour refuser puisque la première injection aura été faite, ces jours-ci de 2021. 

A lire aussi, Laurence Trochu: Le passe sanitaire, vers une surveillance numérique de la société

Aujourd’hui je suis encore capable de proférer cette vérité, d’anticiper ce qui va arriver. Mais alors, nous serons comme les agents retournés d’une bande dessinée de mon enfance, qui perdaient tout esprit critique et de résistance après avoir subi lavage de cerveau et rééducation ; nous aurons été tellement lissés qu’aucun refus, aucune révolte ne seront plus possibles, ni même compréhensibles. À petits pas, ils sont parvenus à franchir nos défenses. Ce n’est pas du complotisme, c’est de l’anthropologie.

Billes de verre

Nous étions déjà des êtres apeurés par le présent et par l’avenir, par ce qui est proche comme par ce qui est extérieur [1]. Nous nous méfions de l’État supposé nous protéger, mais qui en est de moins en moins capable, avec sa colonne vertébrale détruite et au milieu de ses frontières poreuses ; il nous resterait à nous réfugier dans notre village assiégé mais avec qui le faire en confiance ? 

On peut se croire rebelles et intraitables en refusant en bloc vaccin et passe, mais c’est le refus du vaccin qui aura conduit avec le virus à la contrainte collective par le passe sanitaire ; nous sommes entrés bien profond dans la nasse pandémique ; le virus aura fait mettre à genoux la plupart devant les maîtres de demain, la corde au cou et muets. Dans l’espoir impossible en réalité de pouvoir regagner le confort renforcé du foyer et l’ultime intimité protectrice, ou d’acquérir son étanchéité face à l’hostilité généralisée du monde, nous avons dû choisir la confortable position des billes de verre dans leur sac. Bien lisses et bien autonomes, bien traçables et séparées, prêtes à rouler quand on les lancera.


[1] Zygmunt Bauman. Retrotopia [2017]. Trad française Frédéric Joly. Premier Parallèle, 2019

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