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«Le conservateur est celui qui sait définir ce à quoi il est attaché»

Entretien avec Laurence Trochu. Propos recueillis par Jeremy Stubbs

«Le conservateur est celui qui sait définir ce à quoi il est attaché»
Laurence Trochu © D.R.

Conseillère municipale de Guyancourt de 2014 à 2020, conseillère départementale des Yvelines de 2015 à 2021, Laurence Trochu est aujourd’hui présidente du Mouvement conservateur et candidate «Reconquête !» aux législatives dans la première circonscription des Yvelines. Si elle a quitté LR pour rejoindre Éric Zemmour, c’est pour défendre une ligne authentiquement de droite et prendre de la hauteur par rapport à un milieu trop souvent régi par la lutte des égos et la politique politicienne. Grand entretien.


Causeur. Vous avez quitté les Républicains, pour rejoindre Reconquête ! Pourquoi ?

Laurence Trochu. Cela s’est fait en plusieurs étapes. D’abord, il y a une réflexion menée dès 2017-2018 pour chercher à comprendre quel regard le nouveau président de la République, Emmanuel Macron, portait sur la société, regard à même d’inspirer un projet politique. Ce travail était nécessaire pour comprendre qui était notre adversaire politique. Or, ce travail de diagnostic n’a pas été fait par les Républicains qui, de ce fait, n’ont pas été capables de se dire : est-ce que les grandes idées attribuées à la droite sont toujours valides dans ce projet politique macronien qui prétend n’être ni de droite ni de gauche ?

En l’occurrence, M. Macron nous a rendu service en se définissant lui-même comme « progressiste ». Le progressisme est un rapport au monde qui part du principe que ce qui est nouveau est forcément un progrès et que demain sera mieux qu’hier. Face à cette idéologie, il s’agissait pour moi de définir un conservatisme à la française, ce qui n’allait pas de soi, car le mot ne correspond pas à notre tradition historique. Le philosophe britannique Roger Scruton m’avait dit : « La porte d’entrée du conservatisme, en France, en 2018, c’est la nation ». Nos échanges réguliers m’ont aidée à définir une ligne qui prenne le contre-pied de ce progressisme revendiqué par Emmanuel Macron et qu’il déploie selon trois axes : une ligne post-nationale quand il parle de souveraineté européenne, multiculturaliste quand il affirme qu’il n’y a pas de culture française et transhumaniste quand la loi de bioéthique portée par son gouvernement prétend qu’un père peut être une grand’mère ! Ces trois axes ont en commun un refus des limites, qu’elles soient géographiques avec les frontières, historiques avec le refus de l’héritage culturel, écologiques avec un dépassement de l’humain. Cette fuite en avant du macronisme, c’est le contraire d’une politique de l’enracinement. En revanche, le conservateur est celui qui sait définir ce à quoi il est attaché.

Macron est l’homme qui refuse les frontières quelles qu’elles soient

Avec les équipes du Mouvement conservateur, nous avons donc préparé la grande consultation de 2020 qui a recueilli 240 000 participations et de laquelle est né le Manifeste du conservatisme. Les Républicains n’ont pas vu le travail que nous avions fait : quand on leur a remis le Manifeste, ils nous ont remerciés et ils l’ont mis sur l’étagère. J’ai compris qu’il n’y avait plus rien à attendre d’un parti qui n’avait pas compris que l’action ne serait efficace que si elle s’enracinait dans la réflexion. J’ai malgré tout tenté jusqu’au bout d’infuser cette manière de concevoir la politique, mais les trahisons des Républicains qui se sont ralliés à LREM n’étaient que la suite logique de cette absence de travail. On comprend bien pourquoi ils pouvaient passer d’un parti à un autre sans que ça leur pose problème.

Y avait-il, au sein des Républicains, un candidat potentiel à la présidentielle que vous auriez pu soutenir ?

Eric Ciotti était le candidat le moins éloigné, au sens où nous avions en commun l’attachement à la nation définie comme une culture, une histoire, une civilisation, des frontières, mais il lui manquait la dimension civilisationnelle qui consistait à dire que notre civilisation chrétienne avait inspiré une conception de la personne humaine, de sa liberté et de sa dignité. J’en veux pour preuve, deux exemples. Concernant la gestion du Covid, il a voté pour le passe sanitaire et le passe vaccinal qui ne lui ont posé aucun problème, malgré le fait que ces mesures préfigurent une soumission au contrôle social rendu possible par la technologie, comme on le voit en Chine. Ensuite, Éric Ciotti s’est abstenu sur la loi de bioéthique. Il n’a regardé cette loi qu’à travers le premier article qui était la PMA sans père, mais qui était l’arbre cachant la forêt. Les autres articles autorisaient la recherche et l’expérimentation, à partir de cellules embryonnaires humaines, de l’utérus artificiel, la FIV à trois parents, les chimères homme-animal, dans une démarche transhumaniste. Autrement dit, cette loi a autorisé sur les embryons humains ce qu’on n’autorise pas sur les animaux ! Il y avait donc, chez Eric Ciotti, un conservatisme inachevé et un manque de cohérence.

A quel moment avez-vous décidé de couper les ponts avec les Républicains ?

Nos adhérents nous disaient depuis 2019 : « Que fait-on dans ce parti qui n’a pas de ligne ? » De leur côté, les dirigeants des Républicains refusaient de voir qu’il y avait chez nous toute une réserve de voix qui ne trouvait pas place dans leur fichier mais qui était toujours présente. Cette France-là est devenue orpheline, car elle était en attente que se lève une personne ayant le courage de porter un conservatisme assumé qui soit le contre-pied d’Emmanuel Macron. Quand j’ai compris que les Républicains passeraient plus de temps à réfléchir à la manière dont ils allaient départager leurs candidats qu’à l’écriture d’un projet inspiré par une ligne politique véritable, j’ai compris qu’ils allaient dans le mur pour la présidentielle. LR était devenu un parti d’élus locaux : aux municipales et aux départementales, ils se sont donné l’illusion qu’ils étaient toujours là, sauf qu’il ne suffit pas d’accoler un logo à des candidats pour s’assurer de leur loyauté aux idées qu’ils sont censés porter. LR est un astre mort, ça brille encore un peu mais c’est mort.

LR est un astre mort, ça brille encore un peu mais c’est mort. Ce qu’on retient de la campagne présidentielle de Valérie Pécresse, c’est son manque de sincérité

Comment analysez-vous la posture adoptée par Valérie Pécresse ?

Dans la pré-campagne présidentielle, Valérie Pécresse ou Xavier Bertrand se sont positionnés comme des alter ego d’Emmanuel Macron : « En étant des personnalités différentes de Macron, parce qu’ayant une expérience politique plus longue, nous serons capables d’aller récupérer notre électorat qui a filé chez Macron ». En cela, ils ont validé la manière macronienne de redessiner le clivage politique gauche/droite en progressisme/conservateur. Ils nous ont donné le signal qu’ils étaient du côté du progressisme. Valérie Pécresse a déclaré, par exemple, que la libre détermination du genre était dans son ADN, sans comprendre qu’elle n’aurait jamais les voix de cette gauche-là, mais qu’en cherchant à les avoir, elle allait perdre les voix d’une droite conservatrice. D’un point de vue stratégique, c’était désastreux. Ce qu’on retient de sa campagne présidentielle, c’est son manque de sincérité.

Quand j’ai commencé à assumer ce mot de conservatisme en 2018, j’ai fait ce pari qu’on pouvait l’imposer dans le débat politique français. Le Mouvement conservateur a eu l’audace de sortir du politiquement correct. Quand, fin avril ou début mai 2021, j’ai remis à Éric Zemmour – comme à d’autres intellectuels – le Manifeste du conservatisme, il m’a dit qu’il fallait porter cela en politique, sans me confier ses intentions. Par la suite, il m’a mise dans la confidence, et nous avons travaillé ensemble à ce projet politique. C’est en décembre 2021, à Villepinte, que j’ai engagé le Mouvement Conservateur à ses côtés.

La rupture avec les Républicains, est-elle définitive ?

Chez les Républicains, il y a des personnes qui partagent la ligne que j’ai exposée et qui, sur la base des idées, auraient pu rejoindre Zemmour. Nous leur avons tendu la main, ils ne l’ont pas saisie. Mais l’hétérogénéité chez LR n’est plus tenable car le manque d’unité entraîne un manque de cohérence. L’UMP a été conçue à l’époque comme une machine de guerre pour gagner les présidentielles avec un slogan qui a été celui du rassemblement, qui est certes une condition pour gagner, mais ce n’est pas une finalité. Le rassemblement, c’est la conséquence d’une ligne claire qui fédère. Les Républicains ont oublié que pour rassembler, il fallait d’abord définir une ligne. Ils ont ainsi laissé se développer en leur enceinte des chapelles. C’est devenu une droite satellisée incapable de définir et de porter ce qu’elle avait en commun parce que chacun avait son propre objectif politique.

Les électeurs de droite ne sont pas dupes : ils savent que, dans les Yvelines, LR n’est plus la droite

Vous êtes aujourd’hui candidate aux législatives dans les Yvelines. Mais l’électorat de ce département est centre droit ; en 2017, il a voté majoritairement LREM ou Modem. En tant que conservatrice, n’êtes-vous pas face à un vrai défi ?

Il y a un chiffre à retenir : aux présidentielles de 2017, au premier tour, les Yvelines ont placé François Fillon largement en tête, au-dessus du score national. Mais entre la présidentielle et les législatives, le programme politique de Fillon a été considérablement remanié au motif que ce dernier aurait perdu, non pas seulement à cause des affaires qui l’ont entouré, mais à cause de sa ligne jugée trop à droite. Pour les législatives, le programme a donc été affadi, et déjà on voyait poindre chez les cadres LR une porosité avec En Marche. Précisément parce qu’ils n’avaient avec le progressisme macronien qu’une différence de degré et non de nature. Les points saillants que François Fillon avait portés comme étant de véritables marqueurs de droite ont été abandonnés. Je n’ai donc pas été étonnée du piètre résultat dans les Yvelines, car sur 12 circonscriptions, une seule a été conservée aux LR. Depuis, il y a eu une législative partielle qui a permis d’en gagner une deuxième.

Beaucoup d’élus yvelinois étaient juppéistes. Ce sont ceux-là qui ont rejoint ensuite le collectif Horizon d’Edouard Philippe et qui aujourd’hui pour certains ont une investiture Ensemble, c’est-à-dire En Marche, pour les législatives. Déjà, les élections départementales et régionales de 2021 ont montré au grand jour la porosité LR et En Marche. Dans les Yvelines, Pierre Bédier, président du département, président de la fédération LR, président d’un micro-parti EPY (Ensemble pour les Yvelines) a ainsi confié un tiers des cantons à des élus macronistes. Sur les 42 conseillers départementaux, j’ai été la seule à m’opposer à cette alliance. Refusant donc de cautionner cette stratégie, j’ai préféré me retirer. Tous les cantons ont été gagnés, mais un tiers de ceux-là, c’est En Marche qui les tient. Et cela a une conséquence directe sur les prochaines sénatoriales puisque les conseillers départementaux sont des grands électeurs à même de faire entrer des candidats En Marche au Sénat. Quand on dit que la politique locale est sans lien avec la politique nationale, c’est faux. C’est grâce à LR, à Pierre Bédier, sous l’œil attentif de Gérard Larcher, qu’ont été donnés à LREM ces grands électeurs des Yvelines.

Cela semble suggérer que vous êtes encore plus minoritaire…

Sauf que dans ma circonscription, la première des Yvelines (Versailles, Guyancourt et Montigny), Emmanuel Macron arrive certes en tête au premier tour de la présidentielle, mais c’est Eric Zemmour qui à droite arrive devant Valérie Pécresse. Les électeurs de droite ne sont pas dupes : ils savent que, dans les Yvelines, LR n’est plus la droite. Mon adversaire investi par LR, au nom de la droite et du centre, a dans son entourage politique proche des élus En Marche avec lesquels il travaille, aussi bien à la mairie de Versailles qu’au Département. Sa propre binôme départementale soutient le candidat En Marche aux législatives ! Ceux avec lesquels il a fondé et anime un club d’élus locaux sont des maires macronistes et l’un est même candidat En Marche aux législatives.  Ne s’étant pas opposé à l’alliance avec En Marche aux départementales de 2021, je ne vois pas comment, dans cet univers, il pourrait être un candidat qui s’oppose à l’Assemblée où jouera aussi la pression de son entourage local.

Dans la première circonscription des Yvelines, vouloir résister à Emmanuel Macron quand on est de droite, cela revient donc à voter Laurence Trochu, une candidate qui peut dire qu’elle n’a aucune accointance avec En Marche.


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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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