Photo Flickr /nath&black

Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.

Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.

Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.

La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et  les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».

Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako

Dali s’est  trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les  ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés  d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos. 

Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne  la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».

La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir  c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.

Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un  autre esprit qui rôde.

Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi,  je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.

Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et  de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.

Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me  retrouve en plein marché. 

Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très  jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.

Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.

Pas de discussion politique l’après-midi

Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.

Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé. 

La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles.  Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui  devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.

Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?

Ça sent bon, j’ai faim.

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Maya Nahum
est auteur.
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