Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne, dit Turgot

Lorsque, le 24 août 1774, Louis le seizième annonce la nomination de Turgot au poste éminent de contrôleur général, les finances du royaume sont dans une situation des plus critiques. Sur la seule année 1770[1. Les chiffres fiables sont rares ; j’emprunte ceux-ci à l’ouvrage d’Alain Guéry, Les finances de la monarchie française sous l’ancien régime (1978)], les dépenses royales s’élèvent à 277,4 millions de livres tournois pour un revenu net de 164,4 millions; soit un déficit budgétaire de 108 millions largement creusé par les intérêts de la dette.

A l’époque, il n’y avait ni euro, ni mondialisation[2. Des barrières douanières il y en avait même entre les différentes provinces de France… C’est dire !], pas de loi de 1973 et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’économie française était tout sauf libérale. En revanche, la monarchie dépensait sans compter pendant que le peuple de France étouffait sous l’impôt. Le programme de Turgot, tel qu’il le présente lui-même au roi dès le lendemain de sa nomination, se résume en une phrase : « Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts ».

« Point de banqueroute » : Turgot sait qu’un Etat annulant sa dette se condamne à se passer de créanciers. L’idée selon laquelle l’Etat serait l’otage des financiers est une imbécilité : si vous deviez décider de ne pas rembourser vos dettes, vous commettriez un acte illégal – un vol – et recevriez la visite de la police. Si un Etat décide de ne pas rembourser sa dette, il ne commet aucun acte illicite puisque c’est justement lui qui fait les lois et commande la police. Les financiers, combien de divisions ? Aucune. L’Etat, par définition, détient le monopole de la violence légitime et peut donc unilatéralement annuler ses dettes. Mais tout a un prix : plus personne ne voudra lui prêter d’argent.

« Point d’augmentation d’impôts » : le peuple de France croule déjà sous le poids des taxes. Au-delà de l’impopularité de l’impôt, c’est tout simplement une question d’efficacité fiscale : Turgot a compris que trop de fiscalité tue la fiscalité. Comme l’augmentation des taxes sur le tabac réduit la consommation de tabac, une hausse des impôts sur les activités créatrices de richesses dissuade les gens à créer de la richesse ou les incite à aller la produire sous des cieux plus cléments.

« Point d’emprunts » : la dette n’est pas gratuite et devra un jour ou l’autre être remboursée par de nouveaux impôts (ce sont les français-contribuables qui paieront), par de l’inflation[3. Quand Saint Louis étend le cours légal de la livre tournois au royaume en 1262, une livre tournois vaut environ 98 grammes d’argent mais sous le règne de Louis XVI, elle ne vaut plus que 4,05 grammes d’argent ; en 5 siècles, la monnaie des rois de France a perdu 96% de sa valeur](ce qui revient au même) ou par un défaut de paiement (ce sont les créanciers qui paieront). En ce bas monde, rien n’est gratuit ; il y a toujours quelqu’un qui paie et si vous ne savez pas qui doit passer à la caisse, c’est probablement vous !

Turgot veut et va réussir à faire baisser la dépense publique. Il a compris que l’Etat ne créé pas de richesses mais se contente de les transférer d’une partie de la population à une autre (en général, au profit de ceux qui le servent). Cette idée vous choque ? Pourtant, c’est la justification même de l’intervention publique dans l’économie : contrairement aux acteurs privés; le but de l’Etat n’est pas de créer de la richesse – n’est ce pas précisément pourquoi vous le plébiscitez ? L’accroissement de la dépense publique n’a jamais eu qu’un seul effet, celui d’inciter le peuple à consacrer ses efforts à la captation de subsides publics – c’est-à-dire de la valeur ajoutée produite par d’autres – plutôt qu’à la production de nouvelles richesses.

Cédant aux pressions de certains membres influents de la cour dont l’entourage de la très dépensière Marie-Antoinette[4. Qui ne supportait pas d’avoir à négocier ses dépenses auprès du ministre], Louis XVI, finira par renvoyer Turgot. Et l’histoire, dans son implacable logique, poursuivra son cours.

Depuis 1975, les gouvernements qui ont présidé aux destinées de ce pays n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre. Depuis 36 ans, nous avons dépensé toujours plus et accumulé une dette colossale. Je dis bien « nous » parce qu’à la différence de nos ancêtres « nous » avions le choix. Accuser les marchés financiers, les agences de notation, les paradis fiscaux, la loi de 1973, l’euro, la mondialisation ou que sais-je encore relève de l’aveuglement ou de la démagogie : nous sommes les seuls responsables du marasme. Depuis 1975, nous avons eu à de nombreuses reprises l’occasion de renverser cette tendance mais nous ne l’avons pas fait. Nous en sommes arrivés au point où une légère réduction du déficit est unanimement qualifiée de « politique de rigueur » !

Aujourd’hui, ce système est à bout de souffle et nous allons devoir payer les engagements de ceux qui nous ont précédés. Tâchons seulement, pour le bien de nos enfants, de tirer les leçons du passé.

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