Nous ne sommes qu’en 2010 et l’antiracisme qui devait être le communisme du 21ème siècle a déjà pris une tournure clairement soviétique.
Pour celui dont les écarts de langage trahissent une déviance coupable, l’autocritique est la seule manière de retrouver une place parmi ses camarades, (Florent Pagny a compris la leçon). Quand cela ne suffit pas, il faut l’interner car le raciste est comme le dissident-fou de l’ex-URSS, c’est un malade qui s’ignore : l’internement s’impose ! C’est le traitement que Vincent Cespedes et Rokhaya Diallo préconisaient l’autre soir chez Taddéi pour Jean-Paul Guerlain, qui avait eu le malheur de parler à la télé comme s’il causait avec ses amis et de le faire en 2010 comme si on était en 1950. Et comme Guerlain tout seul n’était pas une proie suffisante, Cespedes en remettait une couche en expliquant que les paroles de Guerlain exprimaient l’âme raciste de la France. Sans susciter la moindre réaction, même de Marie-France Garaud.

« Oui, il faut l’interner » renchérissait Jérôme Savary qui expliquait – on a encore le droit d’essayer de comprendre si on ne cherche pas à excuser, nous ne sommes qu’au début du siècle – que le vieil homme parlait comme dans les films d’Audiard. M. Guerlain, qui a aujourd’hui 73 ans, a connu la France d’avant. Une France qui avait depuis longtemps donné aux droits de l’homme une dimension universelle et aboli l’esclavage mais dont la langue était pleine d’expressions imagées devenues depuis peu dangereusement racistes. Avant une immigration récente, massive et largement subie même si depuis peu il parait qu’elle est choisie, on trouvait dans les boulangeries des « têtes de nègres », on pouvait lire Tintin au Congo sans avertissement liminaire et on disait « travailler comme un nègre » aussi innocemment qu’on aurait dit « saoul comme un Polonais », « fort comme un Turc » ou « c’est du travail d’Arabe de parler anglais comme une vache espagnole ». Cette époque est révolue.

Depuis que l’étranger n’est plus une évocation exotique mais une présence réelle sur le sol Français, le langage a changé. Lentement et naturellement, la plupart de ces expressions sont devenues désuètes et comme nous sommes des gens délicats et civilisés, nous avons abandonné tout ce qui, dans la langue de nos pères, pouvait blesser les hommes, les femmes et surtout les enfants venus d’ailleurs et français comme vous et moi, ou en passe de le devenir.

Plutôt abattre que débattre

Nous avons retiré de l’héritage ce qui était susceptible de faire pleurer un gosse noir dans la cour de l’école ou d’offenser un retraité arabe après une vie de marteau-piqueur et ce n’est pas plus mal. Aujourd’hui, la langue française prend l’autre avec des pincettes vierges de tout racisme mais si l’intention est louable, selon certains vigilants, l’effort n’est pas assez soutenu. En effet, il reste dans ce pays au moins un vieux distrait ou réfractaire à la rééducation et les antiracistes qui n’ont sûrement jamais pêché par indélicatesse ou incivilité lui jettent, sans que personne ne s’interpose, la première pierre. Guerlain est sans doute le représentant d’une espèce en voie de disparition que personne n’envisage de protéger et qu’on aimerait voir s’éteindre et mourir de sa belle mort mais qu’on n’aime pas voir lapider. Or certains s’acharnent sur l’un de ses derniers spécimens et veulent faire un exemple. Qu’on abatte vite ce vieux sous-chien qui croit encore qu’il a le droit d’aboyer !

C’est tout le sens du rassemblement parisien devant la boutique « Guerlain » des Champs-Elysées ce samedi 20 novembre (pour la troisième fois), dont le mot d’ordre était : « Non à la négrophobie », organisé par les Indivisibles, les Indigènes de la république et d’autres associations qui vont de la lutte contre le racisme en général à la défense des noirs en particulier. Depuis le début de cette affaire, malgré les plates excuses de l’auteur des propos, de la marque qu’il ne représente plus, du groupe LVMH et de la chaîne qui les a diffusés, les noirs contre le racisme multiplient les déclarations et les actions protestataires.

Pour tout ce petit monde, faire reculer le racisme, c’est d’abord faire taire par intimidation tous les « Guerlains » à venir. C’est évidemment plus facile et moins dangereux que de tenter de convaincre les jeunes dans leur « diversité » que pour être aimé, il faut commencer par être aimable et que le vol, le vandalisme et le pillage pratiqués par certains sont les plus sûrs moyens de provoquer de la méfiance et de faire naitre ou de conforter des préjugés racistes et un rejet certain pour tout ce que vous êtes et tout ce que vous représentez. Pour les commerçants qui ont vu passer à travers leurs vitrines et sortir sans passer par la caisse les émeutiers venus des banlieues pendant les derniers mouvements sociaux et pour tous les Français qui en ont vu les images télévisées, le message de SOS Racisme ou du CRAN sur les dangers que représentent les « Guerlains » pour le vivre ensemble aura du mal à passer. Quand une proportion notable de la population carcérale est issue de l’immigration, l’urgence, pour faire reculer les sentiments racistes que cette réalité pourrait éveiller, n’est pas de tabasser médiatiquement à quinze contre un vieux bourgeois un peu réac.

Entre tenter de convaincre sans pratiquer le déni de réel et imposer le silence en brûlant un épouvantail, l’antiracisme a choisi sa stratégie pour nous montrer l’origine du mal. En son temps, le communisme avait choisi la même.