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Avec un peu de succès, les Espagnols se sont retournés vers le passé pour trouver une référence leur permettant de comprendre ce qu’ils vivent. C’est ainsi qu’ils en ont exhumé le terme de régénération, emprunté au vocabulaire politique de leur très instable XIXe siècle. Podemos, qui avait créé la surprise lors des élections européennes de 2014, annonçait pourtant bien plus que cela. Le 31 janvier, au cours d’une grande manifestation dans les rues de Madrid, l’année 2015 avait été  baptisée Año del cambio (« année du changement »). Et Pablo Iglesias, écoutant les sondages, avait même cru pouvoir se présenter comme « le » chef de l’opposition.

Mais les plus farouches ennemis du système en sont aujourd’hui pour leurs frais. Podemos, dont les succès initiaux s’appuyaient sur une habile lutte pour l’hégémonie culturelle, n’atteint pas les objectifs escomptés aux termes des scrutins municipaux et régionaux, même si quelques unes des coalitions auxquelles il s’était associé réussissent à bousculer le bipartisme qui domine le jeu politique espagnol depuis le début des années 1980.

Ada Colua, à Barcelone, et Manuela Carmena, à Madrid, remportent en effet de beaux succès. La première, activiste la plus méritante d’Espagne et longtemps à la tête de la très populaire plate-forme contre les expulsions, arrive en tête dans la capitale de la Catalogne. Mais elle devra composer avec les nationalistes catalans pour conquérir la mairie. La candidate de la gauche de la gauche peut s’imposer dans la capitale, mais moyennant le concours des élus du PSOE. Ainsi, et c’est le premier enseignement majeur du scrutin de dimanche, ni le Parti Populaire ni le Parti socialiste ne se sont écroulés. Ces deux formations rassemblent encore, à elles deux, plus de 50 % des suffrages exprimés. Podemos ne sera pas le grand parti transversal recrutant presque autant à gauche qu’à droite, dont ses fondateurs avaient rêvés…

Ciudadanos, le dernier né de la politique espagnole, affiche également des résultats relativement décevants. Né en Catalogne en 2006, au sein d’une bourgeoisie qui ne souhaite pas suivre les sirènes de l’indépendantisme, ce parti recrute ses électeurs au centre, dans qui reste de notabilités et de classes moyennes.  Ainsi fait-il du mal au Parti Populaire, mais sans le menacer. Le mouvement de Mariano Rajoy reste, en nombre de voix, le premier parti d’Espagne. Ciudadanos ne peut que s’enorgueillir d’être devenu le troisième parti d’Espagne en nombre de conseillers municipaux.

Appelée de ses vœux par le roi Juan Carlos, durant son discours d’abdication, la régénération à laquelle nous assistons consiste donc essentiellement en un renouvellement d’une classe politique, partiellement disqualifiée aux yeux des électeurs par la corruption et son incapacité à lutter efficacement contre la crise économique et ses terribles conséquences sociales. Les hommes du passé sont donc sanctionnés. Mais pas  les partis… Un professeur de droit constitutionnel rappelait très justement, il y a peu : «L’Espagne est un pays en crise, mais ce n’est pas un pays misérable ni même singulièrement rétrograde (…) »[1. Víctor J. Vásquez : Podemos ante el masoquismo español, article paru dans le quotidien Europa Sur le 27 avril 2015.]. Et l’universitaire de signaler que ce pays est l’un des rares Etats européens à ne pas avoir cédé à la tentation l’extrême droite, pas plus au Parlement européen que dans ses régions et ses communes.

Les résultats d’hier soir n’augurent pas clairement des alliances politiques locales qui se noueront dans les prochaines semaines. Ces pactes sonneront comme une répétition générale des élections législatives attendues pour l’automne. Pour préparer le terrain, le nouveau jeune secrétaire général du PSOE remarquait dès dimanche soir que son parti était bien et bien en tête à gauche, dans la plupart des villes et régions d’Espagne. Il sera bien instructif de découvrir les programmes  de coalition qui pourront être élaborés à gauche. À droite, les choses sont plus simples. On murmure que le programme de Ciudadanos ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de la fondation Aznar. Mais, à gauche, jusqu’où osera-t-on aller ? Verra-t-on un profond remaniement du programme économique d’une gauche de gouvernement pour l’instant si scrupuleusement attachée aux prescriptions de Bruxelles et de Berlin ? Jusqu’où iront les nouveaux choix de société ? Autant de questions cruciales dans une Europe déboussolée. Espérons que les Espagnols ne laisseront pas la machine politique se gripper.

*Photo : Andres Kudacki/AP/SIPA. AP21739293_000010.

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