Noël Balen publie Ecran noir, un roman où l’amour du cinéma se conjugue avec celui du jazz.


L’aventure éditoriale de la maison Marest est assurément l’une des plus passionnantes à suivre en cette période où les publications sur le cinéma sont nombreuses et souvent très excitantes (citons les catalogues des éditions Rouge Profond ou LettMotif pour la bonne bouche). La singularité des éditions Marest, c’est que les ouvrages proposés ne rentrent jamais dans un cadre parfaitement rigide. Des écrits sur le cinéma, certes, mais par les cinéastes eux-mêmes (Hitchcock, Mekas), des monographies ne répondant pas à la doxa universitaire et laissant la part belle à la subjectivité (les ouvrages sur Wes Craven ou Roman Polanski). Plus récemment, l’éditeur s’est ouvert à la littérature à proprement parler avec des romans où le cinéma n’est jamais très loin, qu’il s’agisse des Dix meilleurs films de tous les temps de Luc Chomarat ou du très beau Brune platine de Séverine Danflous. Avec Ecran noir, Noël Balen s’inscrit dans cette même veine. Une fiction, certes, mais où le cinéma tient une place prépondérante.

Revoir Fame !

Le narrateur de ce court récit est un auteur invité par deux personnages plus ou moins douteux (un parvenu s’étant enrichi et produisant désormais des films et son associé) à écrire un scénario pour le biopic d’une star du jazz : Loretta McCullers. « Un long métrage exclusivement construit autour du personnage de Loretta. Une grande fresque rhythm’n’blues en cinémascope et son dolby digital dont il envisage de me confier le scénario et les dialogues. Carte blanche et gros budget ! »

A partir de ce postulat, Noël Balen (connu pour être co-auteur de la très célèbre saga romanesque Le Sang de la vigne) nous invite à suivre le processus de création de son personnage : sa volonté de se plonger dans l’univers du jazz (l’autre passion de l’auteur), ses démêlés avec ses producteurs qui cherchent à faire un coup et qui lui imposent tantôt de revoir Fame, tantôt d’épicer son script de quelques passages érotiques pour appâter le chaland. On pourra trouver l’opposition entre l’artiste intègre et les producteurs véreux un peu classique mais le style à la fois amer et passionné de Noël Balen emporte la mise.

Car ce « work in progress » autour d’un personnage fictif est surtout l’occasion d’une rêverie autour des images et d’une méditation sur les rapports entre le jazz et le cinéma. Les passages les plus beaux du livre sont ceux où le narrateur s’immerge dans l’histoire du septième art tout en écoutant en boucle les grands standards du jazz.

Ascenseur pour l’échafaud sur fond de Miles Davis

Enchaînant les DVD, il parvient ainsi à écrire une sorte d’histoire intime et amoureuse du cinéma avec, pour fil d’Ariane, la musique qui le fait vibrer. Du Chanteur de jazz (qu’il éreinte) à Autour de minuit de Tavernier en passant par Bird (qu’il aime énormément) ou des films moins connus, Balen revisite toutes les œuvres ayant offert un rôle principal à des musiciens de jazz. Il se souvient également de tous les films où cette musique joue un rôle essentiel et il se demande à juste titre si Ascenseur pour l’échafaud de Malle fonctionnerait toujours autant sans la trompette de Miles Davis et si A bout de souffle de Godard aurait la même saveur sans la musique de Martial Solal.

Ce qu’il y a de très émouvant dans Ecran noir, c’est de vouloir à tout prix fixer par des mots des émotions par essence évanescentes, faire revivre le temps d’un songe aussi court qu’un film (1h30 paraît suffisant pour lire ce roman) des spectres, des fantômes qui se sont agités sur l’écran le temps « d’un petit théâtre de marionnettes fragiles » feignant « de croire en l’éternité ». Aux images s’ajoutent des sons, une musique : celle des notes de ce jazz que l’on croit entendre entre chaque ligne et qui accompagne l’auteur tout au long de son processus créatif.

Pour cette émotion ténue et profondément intime, Ecran noir mérite le détour et parvient à nous toucher de fort belle manière…

Ecran noir, Noël Balen (Marest éditeur, 2018)

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof
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