Pour Borges, Eça de Queiroz, romancier portugais du XIXème siècle, était rien moins qu’  « un des plus grands de tous les temps ».   La correspondance de Fradique Mendes, qui est pour la première fois traduite et éditée en France, est une œuvre que Borges n’aurait pas reniée.

Mêlant ironie, critique, imagination et humour, ce roman se divise en deux parties. La première  est le portrait de Fradique Mendes, aristocrate portugais, dandy et érudit, grand voyageur, esprit curieux et mordant. Il vit à Paris mais voyage sans cesse et fréquente le beau monde, les cours d’Europe, Baudelaire et Leconte de Lisle. Il croise Théophile Gautier au Caire ou va rencontrer Victor Hugo sur son rocher de Guernesey, Mais Fradique Mendes aussi capable de fonder une religion en 0rient.

Auteur d’un unique recueil de poèmes qu’il n’aura jamais la prétention de publier mais que le narrateur tient pour un des plus grands textes jamais écrits, Fradique Mendes est aussi un grand épistolier. La seconde partie du roman d’Eca de Queiroz est constituée par les lettres de Fradique Mendes envoyées à ses amis et maîtresses. Queiroz prend un malin plaisir à se glisser à la fois dans la peau de Fradique Mendes, incarnation de l’Européen absolu du XIXe siècle, riche, bien éduqué, curieux de sciences autant que d’humanités, esprit ouvert, positif, gentilhomme à la fois persuadé de sa prééminence et plein d’une curiosité respectueuse à l’égard des cultures extra-européennes.

Mais ce qui fait le talent de Queiroz est sa finesse d’analyse, son regard critique et un style qui doit autant à Flaubert qu’à Huysmans.  Il donne ainsi des leçons sur la religion « Mon bon ami, une religion dont on élimine le rituel disparaît, parce que les religions pour les hommes (à l’exception de rares métaphysiciens, moralistes et mystiques) ne vont pas au-delà d’un ensemble de rites à travers lesquels chaque peuple essaie d’établir une communication intime avec son Dieu et en obtenir les faveurs. ».  Il critique le rôle néfaste et mortifère de la presse : « Ton idée de fonder un journal est nocive et exécrable. En lançant, et dans un format copieux, avec télégrammes et chroniques, une autre de « ces feuilles imprimées qui paraissent tous les matins », comme dit l’archevêque de Paris avec une pudique inquiétude, tu vas concourir à ce que dans ton époque et dans ton pays les jugements hâtifs le soient plus encore, la vanité plus exacerbée, et l’intolérance plus dure. Jugements hâtifs, vanité, intolérance – voilà les trois péchés sociaux qui tuent moralement une société ! . Et il vilipende un ami ingénieur  qui détruit la beauté du monde ancien par le progrès :« Mais moi, mon cher Bertrand, qui ne suis ni des Ponts et Chaussées ni actionnaire de la Compagnie des chemins de fer de la Palestine, mais seulement un pèlerin nostalgique de ces lieux adorables, je considère que ton œuvre de civilisation est une œuvre de profanation. ».

Eça de Queiroz se montre, plus qu’un écrivain doué et intelligent, un de ces esprits visionnaires qui a pressenti le tournant dangereux pris par la civilisation européenne qui se prosterne devant la science et l’industrie, adore  la technologie, les plaisirs abracadabrantesques et s’enferme dans d’immenses villes qui ne sont qu’une illusion perverse.

Eça de Queiroz, La correspondance de Fradique Mendes202, Champs-Elysées, La Différence

*Photo: MARY EVANS/SIPA.51230885_000001

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