Jeudi dernier, alors qu’en compagnie de Jacques de Guillebon et de Bertrand Lacarelle, je buvais le champagne des éditions Gallimard à la faveur de la soirée d’inauguration du Salon du livre, nous vîmes surgir au-dessus de la foule le visage guerrier de Slobodan Despot, l’auteur du Miel, foule dont sa tête émergeait comme d’un lac et qu’il traversa d’un grand pas nonchalant, jusqu’à arriver devant nous à la manière d’un nageur ayant rejoint le rivage. Là, le géant serbo-croate attendit que nous fîmes silence en nous suggérant un secret de haute importance qu’il avait à nous transmettre. Quand il jugea que l’attention que nous lui portions était à la hauteur de ce qu’il avait à divulguer, il déclara de sa voix de stentor et avec un air de conspirateur : « UVB-76 s’est réveillée ! UVB-76 s’est réveillée ! » Nous regardâmes tristement nos coupes vides, déçus de ne pouvoir communier à l’enthousiasme de Slobodan, frustrés de ne pouvoir répondre au signal décisif qu’il paraissait lancer, alors que, même peu alcoolisés comme nous l’étions encore, notre désir était vif de nous lancer à l’assaut de n’importe quoi au nom des injonctions les plus arbitraires. Sans doute que notre camarade Jérôme Leroy, s’il avait capté le code proclamé par Despot, aurait été le premier à se mettre au garde à vous, mais non seulement il l’ignorait comme nous, mais en plus, il se trouvait coincé au bar, sans doute occupé à veiller à ce que s’organise au mieux la collectivisation des moyens de production de l’ivresse.

« Vous ne connaissez pas UVB-76 ! », s’étonnait Slobodan comme si cette ignorance fût aussi scandaleuse que celle de l’année dans laquelle nous évoluions ou que celle de l’auteur du Voyage. « Il s’agit d’une radio fantôme russe, nous expliqua-t-il, qui émet depuis le début des années 80, on ne sait d’où, et qui fait résonner depuis bientôt quarante ans le même signal sonore, un bip lancinant, comme le pouls régulier d’une immense machine dont personne n’aurait jamais distingué la carcasse. » Or, poursuivait Slobodan, il arrive, très rarement, que ce bip s’interrompe. Alors, une voix humaine annonce le sigle de la radio : « UVB-76 », avant d’égrener, en russe, une mystérieuse suite de noms et de chiffres. Lorsque la voix intervient, assurait encore Slobodan, cela est clairement le signe que les intérêts fondamentaux de la Russie sont menacés. Et la voix s’est faite entendre le 18 mars ! déclara-t-il avant de répéter, inquiétant, fasciné, terrible : « UVB-76 s’est réveillée ! » En quelques phrases, Slobodan nous avait convertis. Nous voulions à notre tour répandre la nouvelle et diffuser cette superbe panique environnée d’une aura légendaire, une légende qui avait mûri sur les décombres industriels de l’empire athée.

En définitive, il s’agit d’une version russe et contemporaine des miracles de saint Janvier à Naples, fis-je remarquer à Slobodan. « Oui, me répondit-il, saint Janvier en version steam punk. » Le sang du saint patron de Naples se liquéfie en effet miraculeusement chaque année, à l’occasion de la fête patronale, assurant par ce signe la protection dont bénéficie la ville. Les rares fois où le miracle ne s’est pas produit, Naples a dû subir soit les ravages d’une guerre, soit ceux du Vésuve. Dans le cas d’UVB-76, c’est au contraire au moment où le miracle se produit et qu’une voix vient interrompre la lancinante alarme, que le danger est annoncé. Cette interprétation du mystère de la radio fantôme, je m’en rendis compte par la suite, est cependant celle de l’auteur du Miel, puisque de nombreuses versions coexistent, comme il est courant lorsqu’on touche aux légendes. J’exposerai ici les plus courantes.

La version la plus officielle et la moins poétique prétend que le signal d’UVB-76 proviendrait d’un observatoire voué à mesurer les changements dans la ionosphère. Cette explication a été raillée par certains adeptes du Net (ils se sont multipliés ces dernières années), qui firent remarquer la semaine dernière qu’UVB-76 s’était « réveillée » comme par hasard, quarante-huit heures après l’annexion de la Crimée par Vladimir Poutine. Cette remarque induit d’ailleurs naturellement l’interprétation qui demeure sans doute la plus plausible : UVB-76 émettrait des messages secrets à destinations des Forces armées russes, et emploierait, pour cette raison, un langage codé comprenant du morse (d’où les litanies de prénoms dans les messages). En outre, le 24 janvier 2013, un message étonnamment clair avait suscité un intérêt furieux chez les observateurs qui auscultent, via Internet, les moindres dictées de l’oracle : « La Commande 135 est initiée. » Enfin, cette version corrobore sur un autre plan celle de Slobodan Despot.

Mais cette perspective d’UVB-76 comme instrument militaire a également donné lieu à la version la plus spectaculaire de la légende. Certains arguèrent ainsi que le signal provenait d’un « Dead Man’s Switch » (un commutateur du mort). Activée en pleine guerre froide, la radio traduirait la présence d’un commutateur secret, permettant, en cas d’attaque nucléaire sur la Russie et de destruction du commandement de son armée, d’activer une réplique nucléaire commandée depuis les limbes radioactives à quoi aurait été réduite l’URSS. N’écartons pas cette hypothèse apocalyptique. En octobre 2010, la station fut déménagée et la voix intervint alors à de nombreuses reprises. Les auditeurs eurent la surprise d’entendre à cette occasion un enregistrement du Lac des Cygnes… Quelques explorateurs urbains parvinrent à se rendre au lieu le plus probable où la radio avait auparavant émis depuis trente ans. Ils découvrirent un bunker militaire, lequel, d’après les informations recueillies sur place, avait en effet été récemment déménagé dans la précipitation à la suite d’une terrible tempête…

Quoi qu’il en soit, le mystère demeure. On pourrait très bien comprendre UVB-76 comme une installation d’art contemporain, un oracle beckettien délivrant des messages absurdes où l’on voudrait trouver en vain une explication aux grands bouleversements de la planète. On peut également soupçonner l’œuvre d’un dieu sinistre, un dieu cruel des âges les plus anciens venu recycler les moyens techniques d’une civilisation qui crût, par ces mêmes moyens, faire le bonheur de l’Homme. Un dieu qui, désormais, martèlerait, par ce pouls électrique, l’angoisse immense de l’homme désenchanté, et raillerait sa prétention à expliquer rationnellement le monde par des codes ineptes ne traduisant rien. Je demeure en tout cas bouleversé par la poésie archéo-futuriste d’UVB-76, et j’aimerais conclure en offrant à la méditation du lecteur ce message diffusé quelques heures avant la Noël de l’an 1997 : « Ya UVB-76, Ya UVB-76. 180 08 74 27 99. Bromal 14. Boris, Roman, Olga, Mikhail, Anna, Larisa. 7 4 2 7 9 9 1 4. »

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est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaqueest journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque
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