Il y a chez Denis Soula, dans Deux femmes, un art de la brièveté, une science de la rapidité qui n’exclut pas la profondeur psychologique et le portrait précis, à la pointe noire, d’une France, la nôtre, qui cache de moins en moins bien la brutalisation des rapports sociaux et le fonctionnement moyennement démocratique  du pouvoir à l’âge de l’hyper terrorisme.

Mais Denis Soula n’a pas de thèse à exposer. Il se contente de constater. C’est un pur narrateur. Au lecteur adulte d’en tirer les conclusions. Ce n’est d’ailleurs même pas obligé. On peut lire Deux femmes au premier degré, ça fonctionne aussi dans cette histoire violente où il fait alterner le portrait de deux femmes de la même génération, dans les parages de la cinquantaine, que rien ne prédisposait à se rencontrer sinon les désordres géopolitiques de l’époque.

Soula les fait parler chacune à la première personne. On peut aussi juger de la valeur d’un écrivain à cette manière d’oublier qu’il a un sexe, un genre, une patrie, une époque quand il s’agit de se glisser dans la peau de ses personnages.

Une femme parmi les morts

La première femme qu’il fait parler vit seule avec sa fille. Elle en avait deux. Elle en a perdu une récemment. La mère et la fille survivante se remettent difficilement de la perte. Denis Soula, derrière le discours factuel de la mère, déploie des trésors de subtilité pour faire passer la douleur immense du deuil, sans pathos, ce qui rend le récit encore plus déchirant. Elle est vendeuse. Elle a connu pas mal de petits boulots. Elle a toujours fait preuve d’une indépendance farouche. Sa seule fantaisie, c’est l’amour de la moto.

L’autre femme dont il est question vit à Amsterdam. C’est un agent français des Services, une tireuse d’élite. Elle vient d’une famille de la grande bourgeoisie assez à droite. Jeune fille, par esprit de contradiction, elle a fait la campagne de Mitterrand en 81. Son recrutement s’est fait lors d’une partie de chasse. Un ami de son père, proche d’Hernu, s’est aperçu de son aptitude au tir de précision et aussi de son conflit avec sa famille. Quand le père est responsable d’un accident de voiture dans lequel meurt la mère, elle fait une grosse bêtise que nous ne révélerons pas au lecteur. Elle qui hésitait, elle est désormais bien forcée d’accepter la proposition des Services sinon, c’est la prison. Elle fera très bien son métier dans les décennies qui suivront, un métier de fantôme, un métier dangereux qui l’amène au Liban au moment du Drakkar ou en Françafrique. Elle tue beaucoup, ça la travaille quand même un peu : « Je vis avec les morts. Je vis avec ceux que j’ai exécutés. Ils rôdent. Quand je marche le long des canaux, j’aperçois leurs silhouettes sur l’autre rive. »

Un roman compte à rebours

Comme les Services ne lâchent rien, elle est envoyée avec une équipe, dans une ville de province, pour exécuter un ancien terroriste de ses années libanaises. Elle est en planque dans un immeuble. L’ancien terroriste a des fils, très gentils. Ils sont devenus les copains de la fille de la vendeuse.

Tout cela se terminera par un genre de fort Alamo dans un pavillon de chasse solognot où les deux femmes résisteront à l’assaut d’autres tueurs. Elles n’auront pas vraiment le temps de devenir amies. Dans la vraie vie, dans de telles situations, on a d’abord comme souci de survivre jusqu’au matin.

Denis Soula a construit Deux femmes comme un compte à rebours. Il réduit les descriptions à des épures et éclaire nos lieux familiers d’une lumière étrange. Il maintient une seule et même note pour parler de la banalité de la vie quotidienne et de la violence d’une fusillade digne de la Horde Sauvage.

Il est donc ici inutile de préciser que c’est du grand art. Un grand art porté par des voix de femmes que nous n’oublierons plus.

Deux femmes, Denis Soula (Joëlle Losfeld éditions)

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