Ces termes ont fait leur intrusion dans les articles de presse et sont un moyen aussi efficace que facile de disqualifier des opinions. Ces dernières semaines, dans le sillage du film documentaire Hold Up, des scientifiques de renom voient leurs opinions disqualifiées a priori.


Je ne sais trop pourquoi, notre époque semble avoir développé le goût des idéologies sphériques!

Ou plus exactement, elle aime à faire rentrer dans une sphère, fut-ce à leur corps défendant, ceux qui professent, sur un sujet ou sur un autre, une opinion à contre-courant de celle que l’on suppose partagée par la majorité de la population et qui irrite les dogmes progressistes censés refléter le bien commun.

Le mot de « fachosphère », que l’on rencontre de plus en plus souvent sous la plume de maints journalistes, mais que l’on voit aussi fleurir sur les réseaux sociaux, m’intrigue entre tous. Il s’agit d’un espace mal défini (voire franchement indéfini), dans lequel chacun est susceptible de pénétrer sans s’en rendre compte et se trouve dès cet instant le compagnon de route involontaire d’une multitude de gens avec lesquels il n’a rien – ou très peu – en commun.

Un terme disqualifiant

Car bien entendu, le terme « fachosphère » est englobant et, surtout, disqualifiant, du fait de la racine même de ce néologisme. Celui qui est réputé appartenir à la fachosphère est forcément l’ennemi de la démocratie et fait partie de ceux avec lesquels il est déconseillé de dialoguer. La fachosphère renvoie naturellement au fascisme, idéologie historiquement datée, de sinistre mémoire.

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Selon le professeur Emilio Gentile dont les études font autorité, le fascisme est d’abord un totalitarisme, mot qui désigne le fonctionnement de tout État qui prétend régir non seulement la vie publique mais aussi la vie privée de ses administrés. Il suppose l’existence d’un parti unique, détenteur d’un monopole idéologique, une restriction de la liberté d’expression, totale ou partielle, par le biais d’un appareil de terreur plus ou moins sévère selon les climats et – en tout cas pour ce qui regarde le fascisme des années 30 – une forme de militarisation de la vie de la cité. On pourrait naturellement nuancer ou compléter, citer par exemple les travaux de Raymond Aron ou de Pierre Milza. On pourrait aussi se référer aux analyses marxistes – parfois contradictoires – du phénomène. Ainsi, lors du VIIème congrès de la III ème Internationale Georges Dimitrov définissait-il le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier », ce qui est en partie contestable car le nationalisme fasciste se mâtine en réalité d’une contestation radicale du capitalisme et du libéralisme. Enfin, le fascisme est, par essence, antiparlementaire : l’homme le plus conservateur qui soit ne saurait se voir appliquer le qualificatif de fasciste s’il est, par ailleurs, partisan de la démocratie représentative. 

La manie de l’amalgame

La manie de « sphériser », si l’on me permet cet autre néologisme, a ainsi pour conséquence de renvoyer dans le même camp – un camp sinon inexistant, du moins de proportions très réduites – des gens qui n’ont, pour ainsi dire, rien en commun. Quoi de commun, en effet, entre l’adhérent lambda de « La Manif Pour Tous » ou telle personne dénonçant, qui l’immigration, qui l’assouplissement des conditions de l’IVG (notez que ce ne sont que des exemples, non des opinions personnelles) et une bande de skinheads ou un groupuscule néo-nazi ? Rien. D’un côté, des gens qui exercent leur liberté d’expression (quoique l’on pense de l’opinion exprimée) dans un cadre démocratique qu’ils n’entendent nullement remettre en cause, de l’autre des personnes dont l’idéologie peut effectivement se rapprocher du fascisme historique. Mais ceux qui pointent du doigt une fachosphère fantasmée ne distinguent pas. On songe au Danton d’Andrzej Wajda qui dénonçait la supercherie consistant à faire asseoir ensemble, sur les bancs du tribunal révolutionnaire, des représentants du peuple, jugés pour des motifs politiques, et des criminels de droit commun. L’amalgame – terme à la mode – est redoutable.

Or il se trouve que la crise sanitaire actuelle a donné naissance à une nouvelle sphère : la « complotosphère ». Non que le complotisme (sur des sujets variés) n’existât point jusqu’à aujourd’hui, mais il se limitait aux thèses farfelues d’hurluberlus convaincus que la terre est plate, que l’homme n’a jamais marché sur la lune et que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre de la CIA (ou du Mossad, je ne sais plus très bien).

Ce qui semble nouveau, avec la Covid-19, c’est que les opinions de « sachants » (des professeurs de médecine, des virologues, des généticiens, etc.) qui contestent le discours officiel pour des motifs sur lesquels, en ma qualité de juriste, je ne puis me prononcer, se trouvent elles aussi taxées de complotisme, quand on ne rejette pas tout bonnement les intéressés à l’intersection de la fachosphère et de la complotosphère. 

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Le film « Hold Up », qui a récemment déchainé les plus violentes critiques, me semble la plus parfaite illustration de ce phénomène. Loin de moi l’idée de prendre la défense de ce « documentaire » et, en particulier, du lien qu’il prétend établir entre le virus, le naufrage sanitaire, la 5G, le traçage des populations et la disparition de la monnaie. Je m’y perds un peu. Il faudrait un Dan Brown pour rendre cela un peu plus crédible. Mais on ne peut nier qu’un certain nombre d’intervenants de haute volée, issus du monde médical, tiennent des propos qui interpellent, qui suscitent à tout le moins des questions, et que ceux-là disposent d’un bagage scientifique qui ne rend pas a priori leur discours inaudible. Que je sache, le professeur Montagnier, Mme Henrion-Caude ou le professeur Péronne (pour ne citer qu’eux) ne soutiennent pas que la crise du Covid-19 aurait été créée intentionnellement en vue de parvenir à imposer un gouvernement mondial. Le film le suggère – et fait même plus que cela – mais pas eux. Ils émettent des doutes sur la gestion de la pandémie, sur son origine, posent des questions et apportent leurs réponses, ce qui est le propre du débat. Ceux-là sont pourtant, depuis quelques semaines, rejetés dans le camp honni et bigarré des complotistes, camp dans lequel on trouve à boire et à manger, pour utiliser une expression familière. Fachosphère et complotosphère, même combat ! L’amalgame pour tous.

Il faudrait prendre garde au fait que l’essence même de la démocratie, c’est le droit au désaccord. Et si, bien entendu, ces gens ne sont pas muselés, puisqu’ils trouvent des relais (à la marge) dans la presse écrite ou à la télévision, leur parole est délégitimée par un tir de barrage de dénigrement d’une violence inouïe et par ce renvoi brutal dans une complotosphère avec laquelle ils n’ont, pour ainsi dire, rien à voir, ce qui constitue, en soi, une façon de brider leur liberté d’expression. Leur avis, qu’on le partage ou non, est tourné en ridicule et disqualifié a priori.

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