Marlène Schiappa m’a invitée à participer à la première Université d’été du féminisme qui débute aujourd’hui. Malheureusement, ça n’a pas plu aux gardiennes du temple Nadia Daam et Léa Domenach…


Quelques bons amis m’envoient régulièrement les œuvres écrites ou radiodiffusées d’une certaine Nadia Daam chroniqueuse je ne sais plus où mais dans des médias très respectables. Pour une raison que j’ignore – j’ai dû lui faire une blague qui ne l’a pas fait rire ou lui chiper son assiette de soupe un jour -, dame Daam fait une fixette sur votre servante. J’adore la bagarre à la loyale et ne détestant pas distribuer quelques horions (métaphoriques), j’accepte d’en prendre. Reste que la vie est bien trop courte pour perdre du temps et de l’énergie avec les insultes et les procès en sorcellerie, aussi me dispensé-je de l’effort de les lire ou de les écouter. Je sais simplement qu’elle me traite régulièrement d’alcoolique ce qui ne laisse pas d’être amusant: d’abord, si j’étais alcoolique ce serait une maladie et je croyais que dans le camp du bien on ne se moquait pas des malades. Surtout, avec cette insulte de cour d’école, la Daam m’évoque irrésistiblement les petites bonnes femmes des ligues de vertu qui, dans Lucky Luke, attaquent les buveurs et les noceurs à coups de parapluie. Après tout, cette obsession pour le péché de boisson est raccord avec son compagnonnage idéologique avec l’indigénisme plus ou moins masqué. Passons.

Lévy soit qui mal y pense !

J’ai donc découvert hier (toujours grâce à des amis) le titre d’une chronique publiée par Slate.fr : « On peut mépriser Elisabeth Lévy et s’asseoir à sa table » (t’as vu jouer ça où bécasse que t’étais invitée à ma table ?). Qu’un média honorable publie un texte qui affiche aussi clairement sa haine et son désir de nuire est en soi inquiétant, mais après tout, si ça marche. Dans le milieu de notre mère-la-vertu, clamer qu’on méprise Elisabeth Lévy doit passer pour un acte héroïque. Après, ces bonnes âmes pleurnicheront sur la méchanceté des réseaux sociaux.

Je l’avoue, provoquer une telle obsession chez une personne qui, comme le disait Orwell, parle comme on parle et pense comme on pense me va droit au cœur. Enquiquiner de tels adversaires par le simple fait d’exister est un plaisir dont je ne me lasse pas (il fut un temps où Bruno Roger-Petit me faisait lui aussi l’hommage de sa haine inextinguible, hélas il s’est payé une respectabilité).

Il faut cependant revenir sur ce qui a fait s’étrangler la gracieuse Nadia. Ne l’ayant pas lue, je suppose que c’est le même événement majeur que celui qui a rendu dingue Léa Domenach, réalisatrice et scénariste de son état : ce cataclysme, c’est que Marlène Schiappa ait invité Raphaël Enthoven et moi-même à son « université d’été du féminisme », les 13 et 14 septembre. En clair, sans ces deux figures du mal (et quelques autres que je ne dénoncerai pas vu qu’ils ont échappé à la brigade des gonzesses), on discuterait tranquillement entre gens convenables. Ainsi écrit-elle, dans Libération du 3 septembre : « Pour les partis politiques, les universités d’été sont l’occasion de se retrouver au sein d’une même famille. Alors certes, il y a toujours l’oncle qui ne pense pas comme nous, mais on n’invite pas le voisin, qui depuis des années nous pourrit la vie. Pour être plus claire, inviter Raphaël Enthoven qui nous explique un matin sur deux à la radio pourquoi les féministes se trompent et Elisabeth Lévy, fondatrice et directrice de Causeur, un journal ouvertement masculiniste, c’est comme si le PS avait invité François Fillon et Laurent Wauquiez à intervenir à La Rochelle ! » J’aurais préféré que mes modestes écrits ébranlent les certitudes de cette jeune femme, mais ça, ça semble impossible, alors va pour lui pourrir la vie.

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Penser, même un matin sur deux que « les féministes se trompent » (alors que tout le monde sait qu’elles sont infaillibles), c’est inqualifiable (et ceux qui le pensent tous les jours, on les prive de leur droit de vote ?). Nos dames patronnesses trouvent moralement insupportable qu’on ne pense pas comme elles : il ne s’agit plus de raison mais de croyance. Et pourquoi pas, tant qu’on y est, inviter Eugénie Bastié qui est contre l’avortement, conclut Domenach. Oui, pourquoi pas d’autant qu’elle publie ces jours-ci un essai délicieux, Le porc émissaire, dont la lecture ferait du bien à pas mal de bécasses.

Nous les femmes…

Quant à ma pomme, mon crime, toujours selon Léa Domenach, est de penser – avec Marcel Gauchet et grâce à lui – que nous ne vivons plus sous l’emprise de la domination masculine et, ce qui est encore plus mal, de me moquer abondamment de ce combat contre un patriarcat défait depuis pas mal de temps. Cela ne signifie pas que des hommes ne dominent pas des femmes (ou le contraire d’ailleurs), qu’il n’y a pas des manipulations, des agressions et des viols, mais que l’égalité est aujourd’hui la norme – politique, légale, culturelle. On peut contester ce point de vue, mais le féminisme religieux ne conteste pas, ne critique pas, il dénonce les hérétiques et maudit les blasphémateurs. Enthoven est honni pour son opposition à l’écriture inclusive, cette agression barbare et qui plus est ridicule contre notre langue. Toutefois, le crime de mauvaise pensée est bien plus grave quand il est commis par des femmes coupables en prime de manquement à la grande solidarité entre nous-les-femmes. Vous devez avoir les opinions qui conviennent à votre sexe. Brandir la libération des femmes pour pouvoir mieux les embrigader, il fallait l’inventer.

Les salafistes dénient au musulman du coin de la rue la qualité de musulman, les féministes, en tout cas celles-là, enragent que d’affreux réactionnaires puissent se dire féministes. Féministe c’est bien, de droite (ou pas de gauche) c’est mal, donc féministe et de droite ça ne va pas. Si le seul féminisme acceptable est celui, pleurnichard, victimaire et revanchard qu’on vénère depuis Balance ton porc, je ne suis pas féministe. Et si Causeur est un journal masculiniste parce qu’il refuse de considérer les hommes comme des ennemis, des porcs qui s’ignorent et des violeurs en puissance, je suis fière d’être masculiniste. Et on aura de plus en plus besoin de masculinistes !

Marlène Schiappa a tenu bon et répondu, dans Libération, que cette université d’été ne visait pas à décerner des brevets de féminisme. Nos chères gardiennes du temple devront donc supporter, sur une quarantaine d’intervenants, trois ou quatre opposants à la doxa #metoo. Une cellule d’aide psychologique serait appréciable.

Léa Domenach a cependant raison sur un point. « Le féminisme, écrit-elle, ressemble à tous les mots en ‘isme’ : socialisme, anarchisme. Dans ces groupes les gens ont un but commun, cela ne veut pas dire qu’ils le pensent ou le pratiquent pareil. » On ne pouvait imaginer plus bel aveu de ce que le féminisme d’aujourd’hui est une idéologie – peut-être une religion séculière en formation. Nos balances ridicules sont en train d’inventer le stalino-féminisme. Heureusement, tout indique que, comme Marx l’avait prévu, c’est le grand soir en version farce.

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