Certains médias oscillent entre indignation et sarcasmes à l’égard d’une malheureuse phrase de notre ministre de la Santé, Agnès Buzyn. En effet cette bonne dame, toute à sa croisade anti-tabac, « ne comprend pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français » et envisage de faire pression sur son homologue de la culture, Françoise Nyssen, pour lutter contre l’omniprésence supposée sur nos écrans de ce poison mortel qu’est la cigarette. Elle a depuis tenté de « désamorcer » la polémique naissante. Mais son but reste le même: « débanaliser la cigarette ».

Si les ravages du tabac sur la santé sont indéniables, justifiant pleinement les efforts du ministère pour réduire la consommation, on est surpris que cette question, qui relève de la santé publique, fasse irruption dans le domaine de la création artistique. Une fois encore, le problème est posé : la société entière, l’art compris, doit-elle se plier aux injonctions de la morale du moment, et embrasser, par une vigilante autocensure, tous ses combats quotidiens ? Combats bien connus, que je m’impose de citer, malgré la lassitude qu’engendre cette litanie, toujours la même : hygiénisme, antiracisme, lutte contre le sexisme, l’homophobie, la transphobie et l’islamophobie…

Expurger, censurer, réécrire

Le dernier roman de Patrice Jean, L’Homme surnuméraire, y répond avec élégance et humour. On y lit l’histoire de Serge, mâle blanc hétérosexuel, père de famille et agent immobilier sans relief, physique banal, goûts classiques (la fidélité, la famille, le foot, le cirque…), culture étroite mais cœur en or. Ce personnage terne est humilié par sa femme et ses enfants, avides d’une vie affective et intellectuelle plus intense et surtout plus moderne. Les exigences d’épanouissement de soi qui sont celles de la société contemporaine laissent Serge en plan. Il devient l’homme surnuméraire.

En parallèle, se tisse peu à peu l’histoire de Clément, jeune employé d’une maison d’édition en plein essor. Lui aussi a des problèmes sentimentaux. Ce d’autant qu’il est mal à l’aise avec le projet phare de son employeur : sous le nom de « Littérature humaniste », celui-ci a décidé de monter une collection des grandes œuvres de la littérature mondiale revues et corrigées selon les standards moraux de notre époque. Parce que « de grands écrivains ont écrit des choses qui, aujourd’hui, ne sont plus en phase avec les valeurs de notre société, et sont même en opposition totale avec elles », il faut créer « une collection que tout le monde pourra lire, qui élèvera les lecteurs sans que d’infectes idées n’en appauvrissent le sens principal ». Pour ce faire, il faut expurger, censurer, réécrire, « couper, dans une œuvre, les morceaux qui heurtent trop la dignité de l’homme, le sens du progrès, la cause des femmes… ». Ainsi, « ceux qui désirent fuir la lecture, souvent pénible reconnaissons-le, des textes douteux d’un point de vue moral, sans se priver des beautés qu’ils contiennent, pourront le faire en toute sécurité ».

En vertu et contre tout

Pratiquée avec la rigueur qu’exige notre morale puritaine, une telle entreprise a des effets décapants : ainsi, des 600 pages de Voyage au bout de la nuit, il ne reste qu’un mince cahier d’une trentaine de feuillets ! Devant le succès remporté par la collection, la méthode s’étend à la littérature contemporaine. Il s’avère bientôt que L’Homme surnuméraire est un des livres à réécrire, pour le rendre compatible avec la bienséance effarouchée d’une société biberonnée à la moraline. Mais l’auteur, le mystérieux Horlaville, se prêtera-t-il de bonne grâce à ce que réclament les ligues de vertu – et son compte en banque ? Son nom ne le prédispose-t-il pas à tenir tête aux pressions inhérentes au jeu social ?

Du côté de la maison d’édition, tout va bien. Ses livres se vendent bien, très bien même. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas pousser jusqu’au bout la logique qui flatte le lecteur sans jamais le brusquer ? Le projet suivant sera celui de livres sur mesure, dont le lecteur sera le héros, et où il aura le beau rôle. « Le réalisme n’était pas de mise, ni le pessimisme, ni l’échec. On sublimait sa vie, on la transcendait : tous les choix du lecteur étaient excellents, ses adversaires abjects, ses amis fidèles et vachement marrants. Tout le bien que le lecteur pensait de lui-même éclatait enfin au grand jour ! ». Est ainsi démasqué le fond de cette moralisation forcenée de la vie publique, y compris dans l’art : se faire valoir ; se peindre sous les traits avantageux de grande conscience morale ; devenir ce que Hegel appelait une « belle âme ».

Une belle âme, voici ce que ne semble pas être Mme Buzyn, elle qui n’hésite pas à rentrer dans le lard des opposants à la vaccination. Puisse-t-elle se reprendre et renoncer (totalement) à la part culturelle de son projet antitabac, un projet aussi ridicule que liberticide ! Pour l’aider à cette salutaire évolution, on peut lui conseiller la lecture de L’Homme surnuméraire. Un petit livre aussi profond que réjouissant, écrit dans un style alerte, habile à démasquer les tartufes qui empoisonnent notre époque.

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