Avec Leurs guerres perdues, notre chroniqueur David Desgouilles s’inspire de ses années militantes pour signer un roman plein de souffle. Ses héros criants de vérité traversent les heurs et malheurs de la mouvance souverainiste au côté des Chevènement, Séguin ou Pasqua.


« Ne pas passer à côté de son destin » est l’expression qui résume le mieux l’obsession des personnages du nouveau roman de David Desgouilles, Leurs guerres perdues. Car le chroniqueur de Causeur et ancien militant RPR y raconte l’échec du souverainisme français de ces trente dernières années, incapable de réconcilier les républicains des deux rives.

Par manque de courage politique, de charisme ou de finesse stratégique, Chevènement, Pasqua, Séguin et les autres ont échoué  à faire exploser le clivage droite-gauche qu’un homme sorti de nulle a pulvérisé en quelques mois pour se hisser à l’Elysée. A croire qu’il ne fait pas bon avoir raison trop tôt. Au point que les politiques comme les militants finissent par se demander s’ils sont à leur place. Sous la plume de Desgouilles, Séguin devient moins « séguiniste » que ses militants comme l’héroïne Sandrine. A mesure que les citoyens se résignent à ne pas être vraiment souverains, celle-ci prend « conscience qu’elle non plus n’était pas à la hauteur de sa colère ».

La politique décide de tout

L’un des grands mérites du livre est de raconter cette histoire d’opportunités manquées du point de vue des militants (Sandrine et deux frères : Sébastien et Nicolas), ces oubliés de la politique moderne qui n’ont même plus le privilège de pouvoir désigner leur candidat pour la présidentielle depuis l’invention des primaire ouvertes.

A l’heure du « tous pourris », il est assez rafraîchissant de suivre le combat politique à travers l’engagement souvent sincère et parfois généreux de ces travailleurs de l’ombre, d’autant que les trois personnages sont issus de la Lorraine désindustrialisée et du Lot, autrement dit de « la France périphérique ». Grâce à cette focalisation, les acteurs principaux que sont les politiques gardent une part de mystère. On ne peut qu’essayer de deviner leurs intentions, leurs doutes ou leurs certitudes sans jamais être pleinement convaincus de nos hypothèses.

L’autre intérêt du roman est de faire de la politique le véritable personnage principal de l’histoire. Omniprésente, la politique semble constamment décider du sort des relations amoureuses. Politique et amour sont ainsi indissociables pour Sandrine dont la première « émotion sexuelle » a été déclenchée par Philippe Séguin. A ses yeux, tout désaccord idéologique devient rédhibitoire : « Qu’est-ce qu’il imaginait : coucher avec un chiraco-jospiniste ? Quelle drôle d’idée ! »  Le nombre de fois où les personnages font l’amour dans le bureau d’une mairie atteste de l’intrication entre intime et politique, certains se permettant même de passer à l’acte sur « la moquette épaisse du Palais du Luxembourg ».

La politique d’abord, encore et toujours. C’est « par elle et pour elle » que vivent les trois personnages principaux, comme le reproche à Sandrine son compagnon avant de la quitter. Chacun en est tellement imprégné qu’il ne peut s’empêcher d’y faire référence même lorsque le contexte ne s’y prête pas, usant fréquemment de citations de Rocard, Chevènement, Chirac ou Marchais, fustigeant dans les discours les « calembredaines » chères à Séguin ou pensant que dans le couple il est primordial de « respect(er) son calendrier ». Certaines de leurs répliques semblent parfois inspirées de petites phrases célèbres. Ainsi, il est difficile de ne pas voir dans la réponse de Sandrine à un prétendant qui lui propose le tutoiement (« si vous voulez ! ») une allusion à la fameuse réplique de Mitterrand à Chirac durant le débat d’entre-deux-tours 1988.

De même, on croit entendre Péguy lorsque le narrateur avance : « Ce n’était pas que Sandrine ne se rendait pas compte, c’est qu’elle ne voulait pas voir ».

Séguin, Chevènement, Pasqua

Symboliquement, le personnage le moins fidèle à un camp (Sébastien) est aussi le plus volage tandis que les deux autres (Sandrine et Nicolas) ne trompent leur famille politique ou leurs amants que lorsque ceux-ci les trahissent en premier. Dès lors, on ne sera pas étonné que l’enfant de Nicolas naisse le jour de la dissolution de l’Assemblée par Chirac, qui est aussi celui de l’anniversaire de Philippe Séguin, qu’il ne parvienne à oublier l’image de la tête de son frère entre les cuisses de celle qu’il aime qu’en se concentrant sur Chevènement ou qu’il n’obtienne de rendez-vous galant avec sa future compagne que lorsqu’il sollicite des confidences politiques.

Leurs guerres perdues a l’avantage de ne pas manquer d’humour grâce à une certaine maîtrise des formules incisives. Sarkozy est décrit en « mec qui fait tout un foin à la moindre roulotte mal garée, mais qui finit toujours par se coucher devant la Commission européenne », Sandrine s’insurge contre l’impossibilité d’être d’accord avec Marine Le Pen quel que soit le sujet : « Et si elle parle de la levrette je ne dois plus baiser qu’en étoile de mer ? » tandis que l’un des personnages explique ainsi son choix lors du second tour opposant Sarkozy à Royal : « Entre la droite libérale et la droite catholique, je choisis la droite catholique ! » .

Mais si le style de David Desgouilles sert plutôt bien le comique, il est souvent trop plat voire emprunté pour donner au récit sa pleine mesure. Heureusement, la construction romanesque et l’intrigue compensent en partie cette faiblesse. Les rebondissements sont nombreux, les personnages, attachants, ont une certaine épaisseur psychologique et les dialogues font souvent mouche.  Alors que Sébastien a toujours considéré qu’il était préférable de militer à l’intérieur des grands partis, Sandrine lui répond : « Le discours selon lequel il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur, il vaut aussi pour juin 40 ? ».

La nouvelle génération macroniste

Cela donne un livre plutôt agréable à lire, qui permet d’alimenter nos réflexions sur l’Europe, la sécurité, l’école, le clivage droite-gauche, le concept même de souverainisme, l’invasion de la communication dans le champ politique ou le rôle commercial de la Chine. Et de comprendre que Leurs guerres perdues, ce sont aussi les nôtres.

La fin du roman n’invite d’ailleurs pas à l’optimisme. La nouvelle génération décrite par l’auteur fait furieusement penser aux macronistes : « L’idée que l’Etat fût à l’origine même de la Nation française, qu’il n’était donc pas qu’un échelon administratif coincé entre les régions et l’Union européenne, ne les effleurait pas ». Et l’héroïne ne peut que constater au moment du duel Le Pen-Macron : « L’un va à l’encontre de toutes mes idées. L’autre est partie pour les déshonorer ».

David Desgouilles, Leurs guerres perdues, Editions du Rocher, 2019.

Lire la suite