Avec la modernité, le charme de Paris disparait. Zoé Poche ressort les notes de Charles-Ferdinand Ramuz, un Suisse qui débarqua gare de Lyon en 1900, à l’âge de 22 ans.


Paris n’est plus le centre du monde depuis les Années folles. Ville convalescente dans un pays malade, la capitale dérive sans altérer les esprits. Absente de son époque, elle ne marque plus son temps que par mimétisme et maniérisme. Elle n’inocule plus cette tension jadis palpable à chaque coin de rue. On venait y chercher des raisons d’espérer ou de sombrer. Elle donnait un sens aux individualités fracassées. Aujourd’hui, les existences molles y font leur lit. L’indifférence et la passivité guident les peuples malheureux, c’est le nouveau mal du siècle. Désormais, à l’instar des autres mégalopoles, Paris se réfugie dans une modernité démodée qui lui a ôté toute singularité, toute attraction et toute transgression.

Paris perdu

L’air de Paris n’électrise plus le provincial qui espérait faire carrière, fortune ou chambouler ses plus profondes certitudes. Paris était un rite de passage, l’étudiant s’y déflorait l’âme avec délice, le visiteur étranger en revenait sonné par tant d’images, la grisaille du pavé et les lumières de la nuit nourrissaient longtemps les pages des journaux intimes. On se rappelait de Paris comme d’une amante ingrate et désirable, d’un piège fluvial qui valait le prix d’un voyage de noces. La Seine était alors plus dangereuse et sinueuse que l’Amazone. Depuis plus d’un an, on n’y monte seulement pour manifester dans des quartiers sécurisés. Paris suscite une colère froide et mécanique, les passions tristes ont emporté son caractère ravageur.

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Il faut reconnaître que le clonage urbain a déraciné la capitale. Des dégâts comparables au réchauffement climatique. Les mêmes façades restaurées, les mêmes boutiques globalisées, les mêmes ségrégations sociales, les mêmes mobilités contraintes, les mêmes catafalques idéologiques qu’ailleurs, à force de rechercher un progrès lisse et asphyxiant, la ville s’est dénaturée, s’est dépouillée de son aura. Elle a laissé son mojo au vestiaire. Où est passée sa fougue gamine ? Pour tenter de retrouver cette lueur d’espoir dans le Paris rocailleux de la Belle Époque, il n’est pas désagréable d’emboiter le pas d’un paysan des alpages, un certain Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), célèbre pour son roman  La Grande Peur dans la montagne. L’écrivain Vaudois trop souvent cantonné au régionalisme béat a débarqué, un jour, à la Gare de Lyon en provenance de Lausanne. Il était venu pour y préparer son doctorat ès lettres sur Maurice de Guérin, un proche de Barbey d’Aurevilly. Il n’en écrivit pas une ligne et séjourna à Paris jusqu’en 1914. Il relate son expérience dans Paris (notes d’un Vaudois) qui parut en 1938 et ressort cette année chez Zoé Poche dans sa version originale avec une belle introduction de Pierre Assouline.

Un choc esthétique

Ramuz n’est pas un piéton ordinaire même s’il décrit une ville qui ravira les amateurs de couleurs sépia et de vieilles rengaines. Les odeurs, le bruit des fiacres, le goût du lait, les bistrots recouverts de sciure, les cochers à haut-de-forme, les boîtes de bouquinistes, tout ce folklore fascine le petit Vaudois comme il se définit. Nous avions oublié la vraie couleur de Paris, Ramuz nous la remet en tête, en musique même : « une des beautés de Paris est que l’âge ne tente pas de s’y dissimuler sous de faciles maquillages, qu’on y répare peut-être, et assez rarement, mais qu’on n’y restaure guère ». Assouline a raison de le qualifier de « drôle de frontalier » car le propos de Ramuz va bien au-delà d’un portrait fantasmé de la ville ou de cette « multitude d’impressions incohérentes ». Pour lui, chantre de la verticalité où l’horizon s’appelle la pente, Paris le fait littérairement dévisser. « Je ne me doutais pas que la fatigue, ici, c’est d’aller à plat, que la fatigue, à Paris, c’est la foule », écrit-il.

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Le petit Vaudois pétri de nature a surtout un choc esthétique, presque métaphysique. Il vient « d’un pays où le passé se lit bien dans les monuments de la nature, et il se lit bien aussi dans les choses de la terre, mais c’est le passé de la terre ; – où on ne le retrouve nulle part dans les ouvrages faits de main d’homme ». Cet ensemble de monuments dessine pour lui une civilisation et un accès à la nostalgie. Ces notes sont un apprentissage de la liberté. Elles interrogent également sur le rapport à la langue. Car Ramuz se retrouve étranger dans sa propre langue. De sa mansarde, ce jeune homme helvète nous délivre à un siècle d’écart une réflexion assez revigorante sur la pureté du français.

Paris (notes d’un Vaudois) de C.F. Ramuz – Zoé Poche

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