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Ce n’est qu’un début, proscrivons le débat !

Ce n’est qu’un début, proscrivons le débat !

Les uns trouvent qu’on parle trop, les autres, qu’on ne peut plus rien dire. Les uns pensent qu’Éric Zemmour est un délinquant, les autres qu’il est un martyr.La bataille idéologique qui fait rage et dont l’enjeu, au-delà du cas Zemmour, est la liberté d’expression prouve qu’on peut vivre dans le même monde et pas dans le même pays. On dirait en effet ces jours-ci qu’il y a deux France, celle qui s’inquiète de la « libération de la parole » et celle qui s’insurge contre l’étouffoir conformiste : la première croit vivre sous Pétain, la deuxième dans Orwell.

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Il serait commode, pour l’analyse, que la frontière entre les deux soit celle qui sépare la droite de la gauche. La gauche serait pour la censure, la droite pour la liberté, le tour serait joué. Sauf qu’il y a désormais une « bonne droite », celle des valeurs, de la morale et de Juppé qui ne veut pas du débat sur l’islam, et une mauvaise, celle de Sarkozy, de l’argent et des intérêts, qui flatte les pires instincts du peuple avec de basses arrière-pensées politiciennes[1. Certes, le rôle du gouvernement n’est pas d’organiser des débats qui se tiennent beaucoup mieux sans son intervention mais en l’occurrence l’initiative vient de l’UMP. Alors qu’on déplore généralement le vide intellectuel des partis, il est paradoxal de s’indigner parce que l’un d’eux, fût-ce celui du Président, prétend réfléchir sur un sujet qui intéresse les citoyens] Sommes-nous bâillonnés ou désinhibés, écrasés par le politiquement correct ou menacés par la banalisation du racisme ?

Alors que la machine à dénoncer fonctionne à plein régime, désignant chaque jour de nouveaux suspects, je suis tentée de vous infliger mon couplet habituel sur les commissaires politiques qui prétendent nous faire penser dans les clous et rêvent de réduire au silence toute dissidence. Je pourrais, une fois de plus, observer que le goût de la confrontation a cédé la place à « l’envie du pénal », ironiser sur les poses résistantes et les postures vertueuses des nouveaux inquisiteurs. La condamnation de Zemmour pour « délit de vérité », les dégoûtants piaillements réclamant son éviction, sans oublier le tollé provoqué par son intervention dans un colloque organisé par l’UMP, sont d’excellentes raisons d’avoir la trouille.

Dans un tout autre registre, l’importance démesurée accordée aux propos abjects d’un ivrogne, styliste branché de son état, montre que les professionnels de l’antiracisme ne cherchent pas tant à faire disparaître le racisme qu’à lui donner la plus large publicité possible, comme s’il était la preuve de leur propre hauteur morale. Ce qui est remarquable, en effet, dans l’affaire Galliano, c’est que les propos diffusés en boucle n’ont pas été tenus sur un plateau de télé mais dans un cadre privé. Peut-être faudrait-il, dans la foulée, créer une brigade des bistrots chargée d’arrêter toute personne surprise en train de proférer une horreur – ce qui n’arrangera pas l’engorgement des tribunaux.

On peut donc se contenter d’opposer le camp du Bien à celui du réel, les malpensants aux conformistes. C’est gratifiant et même assez pertinent. L’ennui, c’est que cela revient à juger au lieu d’essayer de comprendre et à décréter que ceux qui ne pensent pas comme nous sont des salauds ou des idiots, autrement dit à appliquer les méthodes qui paraissent détestables chez les autres.
Ne nous racontons pas d’histoires : la liberté d’expression ne saurait être totale.

Toute société se définit par les interdits qu’elle s’impose et les limites qu’elle se fixe. Et ne nous voilons pas la face : de même que, dans les milieux traditionnels d’extrême droite, on ne revendiquait hier la liberté d’expression que pour pouvoir dire des horreurs sur les juifs, certains ne la défendent aujourd’hui que pour pouvoir se lâcher sur les Arabes et les noirs. Si cela ne justifie en rien la traque des poux dans toutes les têtes, cela nous impose de douter de nos propres certitudes.

Reste à comprendre comment nous en sommes arrivés à débattre pour savoir s’il faut débattre. Quelles forces obscures, quelles pensées malignes, quels noirs desseins avons-nous peur de déchaîner en nous livrant à l’activité qui devrait être la plus banale dans la vie démocratique, l’affrontement argumenté ? Qu’est-ce qui nous affole au point qu’après avoir fait cadeau du réel au Front national, nous nous apprêtions à lui offrir le monopole du débat ? La réponse est à la fois simple et compliquée : nous avons un problème, mais nous avons honte d’admettre que c’est un problème au point que nous
n’arrivons même pas à le désigner. Inutile de tourner autour du pot : l’acculturation de l’islam piétine et, avec elle, l’intégration des musulmans. Or, l’universalisme républicain ne nous dit pas comment faire avec l’Autre parce que, soucieux de reconnaître l’humanité en tout homme, nous nous interdisons de le voir comme un Autre. Peut-être faut-il commencer par admettre que si tous les hommes sont égaux, certains nous sont plus étrangers que d’autres. Il n’y a là rien de criminel : toutes les cultures, tous les groupes humains se définissent par leurs différences.

Nous pouvons vivre avec certaines, pas avec toutes. Une chose est sûre, c’est qu’on ne résoudra rien par le déni : si le débat n’est pas une politique, sans débat il n’y a pas de politique.[/access]

Mars 2011 · N°33

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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