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Avec Khalil al-Hayya, le Hamas assume le 7-Octobre

Qui est le nouveau chef du Hamas ? L’analyse géopolitique de Gil Mihaely


Avec Khalil al-Hayya, le Hamas assume le 7-Octobre
Khalil al-Hayya photographié à Rafah, en juin 2015 © APA IMAGES/SIPA

Après près de deux ans de direction provisoire, le Hamas a élu Khalil al-Hayya à la tête de son bureau politique. Originaire de Choujaïya (à l’est de la bande de Gaza), compagnon de génération d’Ismaïl Haniyeh et de Yahya Sinwar, le principal négociateur du mouvement l’a emporté d’extrême justesse sur Khaled Mechaal. Sa victoire consacre le poids de Gaza, la fidélité à la lutte armée et la permanence de l’alliance iranienne.


Près de deux ans après la mort de Yahya Sinwar, tué par l’armée israélienne à Rafah en octobre 2024, le Hamas a finalement un nouveau chef. Le 20 juillet, le mouvement islamiste palestinien a annoncé l’élection de Khalil al-Hayya à la tête de son bureau politique. Principal négociateur du Hamas pendant la guerre de Gaza, al-Hayya l’a emporté sur Khaled Mechaal, ancien dirigeant du mouvement et chef de son organisation extérieure.

Cette élection d’un cadre expérimenté tranche, au moins provisoirement, une lutte entre deux histoires, deux réseaux et deux conceptions de l’avenir du Hamas. D’un côté, Khaled Mechaal qui représente depuis trente ans la direction extérieure, longtemps installée à Amman, puis à Damas et à Doha, et davantage tournée vers le Qatar, la Turquie et les mouvements sunnites issus des Frères musulmans. De l’autre, Khalil al-Hayya, l’homme du noyau dirigeant formé à Gaza autour d’Ismaïl Haniyeh et de Yahya Sinwar. Plus proche de l’Iran, il défend la continuité stratégique avec les dirigeants du 7 octobre 2023 et maintient la lutte armée au centre de l’identité du mouvement.

Un scrutin très serré

Pourtant, sa victoire aurait été extrêmement étroite. Selon Walid al-Omari d’Al-Jazeera, al-Hayya n’aurait obtenu que 35 voix contre 34 à Khaled Mechaal. Ce décompte a également été confirmé au quotidien Al-Sharq par une source interne au mouvement. Mahmoud Mardaoui, membre du bureau politique du Hamas, a lui-même évoqué auprès du New York Times une compétition très serrée. Il est donc surprenant qu’un haut responsable du Hamas, demeuré anonyme, ait parallèlement affirmé à l’AFP qu’al-Hayya avait été élu à une « majorité écrasante ». Aucun dirigeant nommé du Hamas ne semble, à ce stade, avoir publiquement repris cette expression. Cette contradiction, à laquelle s’ajoutent le secret entourant le scrutin et la nécessité d’organiser un second tour après l’échec du premier à départager les candidats, montre combien la succession de Sinwar a divisé le mouvement. Elle révèle aussi la difficulté d’organiser une consultation interne au sein d’une organisation dispersée entre Gaza, la Cisjordanie, les prisons israéliennes et plusieurs pays d’accueil.

La présidence du bureau politique était officiellement vacante depuis la mort de Yahya Sinwar, en octobre 2024. Celui-ci avait lui-même succédé, en août 2024, à Ismaïl Haniyeh, tué quelques jours auparavant à Téhéran. Après la disparition de Sinwar, un conseil provisoire de cinq membres avait été constitué autour de Mohammed Darwich, président du Conseil de la Choura, de Khalil al-Hayya, de Khaled Mechaal, de Zaher Jabarin et d’un représentant de la direction intérieure dont l’identité n’avait pas été rendue publique. Cette direction collégiale répondait d’abord à un impératif de sécurité. En quelques mois, Israël avait éliminé plusieurs des principaux responsables politiques et militaires du mouvement, parmi lesquels Haniyeh, Sinwar et Saleh al-Arouri. Elle permettait également de différer un affrontement devenu difficilement évitable entre la direction issue de Gaza et les cadres établis à l’étranger.

Le Hamas n’ayant publié ni procès-verbal, ni liste des votants, ni décompte officiel détaillé, le score d’une voix d’écart demeure une information attribuée à des sources internes, impossible à vérifier de manière indépendante. D’après les informations publiées, la composition exacte du Conseil général de la Choura reste elle aussi incertaine, même si celui-ci est censé représenter les différentes composantes du mouvement. Certaines sources évoquent une cinquantaine de membres, d’autres plus de quatre-vingts. Le résultat rapporté – 35 voix contre 34 – permet seulement d’établir qu’au moins 69 personnes ont participé au scrutin. Des représentants de Gaza, de Cisjordanie, de l’organisation extérieure et des militants détenus en Israël auraient pris part, directement ou indirectement, à la consultation. Le Hamas a décrit un mécanisme « secret et très complexe », rendu nécessaire par la dispersion de ses cadres et la surveillance constante exercée par les services de renseignement israéliens. Ces contraintes contribuent à expliquer la longueur inhabituelle du processus électoral.

Une première phase électorale s’était ouverte au début de 2026. En mai, le mouvement reconnut que le vote n’avait pas permis de dégager une majorité et qu’un second tour serait nécessaire. Des informations prématurées donnant al-Hayya largement vainqueur furent alors officiellement démenties. Le résultat annoncé le 20 juillet, après près de six mois de procédure, paraît avoir été obtenu au terme de cette seconde consultation. En l’état des informations publiques, rien ne permet d’affirmer que plus de deux tours formels ont été organisés. La longueur du processus, les reports et les consultations successives montrent néanmoins que la désignation d’al-Hayya n’allait nullement de soi.

Un enfant de Choujaïya

Khalil al-Hayya est né à Gaza en novembre 1960, alors que la bande de Gaza se trouvait sous occupation égyptienne. Il est généralement présenté comme originaire de Choujaïya, vaste quartier situé à l’est de la vieille ville, immédiatement exposé à la frontière israélienne.

Choujaïya n’est pas un quartier périphérique récent. Son histoire remonte au Moyen Âge. Il doit son nom à Chouja al-Din Othman al-Kurdi, un commandant ayyoubide mort au XIIIe siècle dans les combats contre les croisés. Construit à l’extérieur des anciennes murailles, il fut l’un des premiers grands prolongements de la ville de Gaza. Il a longtemps associé activités agricoles, artisanat et habitat populaire, avec des rues étroites, des marchés, des anciennes mosquées et des structures familiales fortement enracinées.

Avant les destructions de la guerre déclenchée en 2023, sa population était généralement évaluée entre 90 000 et 100 000 habitants. Sa position à l’est de Gaza, sur une hauteur dominant une partie des accès à la ville et à proximité de la route Salah al-Din, lui confère une importance tactique.

Le quartier est également structuré par de grandes familles élargies, les hamoula, dont les réseaux de solidarité remplissent des fonctions sociales, économiques et parfois sécuritaires. L’autorité d’un mouvement politique doit ainsi composer avec celle des notables et des chefs de famille. Ces appartenances ne se confondent cependant pas toujours avec les affiliations partisanes et c’est ainsi que, une même famille peut compter des membres proches du Hamas, du Fatah, du Jihad islamique ou sans engagement politique. Choujaïya a donc toujours été plus diverse que ne le laisse penser son image de « bastion du Hamas ».

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La famille al-Hayya appartient à ce tissu ancien de Choujaïya. Elle semble moins nombreuse et moins autonome politiquement que certaines grandes hamoula de Gaza, mais son nom est devenu étroitement associé au Hamas en raison du parcours de Khalil al-Hayya et de l’engagement de plusieurs de ses proches. Le diwan familial, ce lieu où une famille élargie reçoit, délibère et organise les événements collectifs, fut frappé par Israël en 2007 lors d’une tentative d’élimination de Khalil al-Hayya. Plusieurs membres de la famille, parmi lesquels deux de ses frères, des neveux et un cousin, furent tués. D’autres proches ont péri au cours des conflits suivants. Selon des médias liés au Hamas, la famille comptait déjà 22 morts avant le 7-Octobre 2023 et en aurait perdu au moins treize autres pendant la guerre qui a suivi. Ces chiffres, provenant de sources palestiniennes partisanes, ne sont pas vérifiables indépendamment, mais ils montrent la place prise par l’histoire familiale dans la construction de la légitimité d’al-Hayya. En août 2025 encore, deux fils de l’un de ses frères furent tués à Choujaïya.

Mais même la famille al-Hayya ne constitue pas un bloc politique homogène ou une branche institutionnelle du Hamas. Les informations disponibles documentent surtout l’engagement de Khalil al-Hayya, de plusieurs de ses fils et de certains de ses proches, mais elles ne permettent pas d’attribuer une même affiliation à toute la famille. Comme souvent à Gaza, le prestige personnel du dirigeant, le poids du réseau familial et l’implantation du mouvement islamiste se renforcent mutuellement sans se confondre entièrement.

Le cas du clan Hilles illustre précisément cette diversité. L’une des familles les plus puissantes de Choujaïya, historiquement liée au Fatah, conserva une influence importante même après la victoire électorale du Hamas et sa prise de contrôle de Gaza en juin 2007. Les tensions dégénérèrent en affrontements armés à l’automne 2007, puis surtout en août 2008, lorsque les forces du Hamas lancèrent une vaste opération contre le clan, accusé d’abriter les responsables d’un attentat ayant tué plusieurs membres du mouvement islamiste. Les combats firent neuf morts et des dizaines de blessés et près de deux cents membres ou alliés du clan gagnèrent alors la frontière israélienne, avant que certains ne soient transférés en Cisjordanie. L’épisode montra que le contrôle territorial du Hamas ne supprimait ni les fidélités au Fatah ni la capacité de résistance des grandes familles locales.

Choujaïya est néanmoins devenu l’un des principaux foyers de recrutement du Hamas et du Jihad islamique. Dès octobre 1987, quelques semaines avant le déclenchement de la première Intifada, le quartier fut le théâtre d’un affrontement meurtrier entre des militants du Jihad islamique et l’armée israélienne. Par la suite, sa proximité avec Israël, la densité de son tissu urbain et l’implantation des organisations armées en ont fait un champ de bataille récurrent.

En juillet 2014, Choujaïya fut le théâtre de l’un des combats les plus violents de la guerre entre Israël et le Hamas. L’armée israélienne accusait les organisations palestiniennes d’y avoir installé des lance-roquettes, des postes de commandement et des entrées de tunnels. Le bombardement du quartier et les combats au sol firent de nombreuses victimes palestiniennes et coûtèrent également la vie à plusieurs soldats israéliens. À partir de décembre 2023 le quartier fut de nouveau largement détruit et sa population presque entièrement déplacée.

Cette géographie compte dans la formation d’al-Hayya. Contrairement à Mechaal, qui a passé l’essentiel de sa vie politique hors des territoires palestiniens, al-Hayya vient d’un quartier où s’entremêlent l’islam populaire, les solidarités familiales, la concurrence entre le Fatah et le Hamas et l’expérience directe des affrontements avec Israël. Choujaïya représente à la fois le terreau social de son engagement et une part de sa légitimité interne.

Une formation religieuse poussée

Al-Hayya grandit au moment où le nationalisme arabe et les mouvements palestiniens laïcs dominent presque sans partage la vie politique. Dans les années 1960 et 1970, le Fatah de Yasser Arafat, le Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habache et le Front démocratique de Nayef Hawatmeh incarnent les principales formes de la lutte palestinienne. Le premier se veut nationaliste et relativement pluraliste. Les deux autres se réclament du marxisme et de la révolution arabe. Tous considèrent la libération nationale comme prioritaire par rapport aux identités religieuses.

Les Frères musulmans sont alors présents à Gaza, mais ils ne dirigent pas encore la confrontation armée avec Israël. Ils privilégient la prédication, l’éducation, la création de mosquées, d’écoles, d’associations caritatives et de réseaux d’entraide. Leur projet repose sur une conviction différente de celle du Fatah et des fronts marxistes. La libération de la Palestine doit être précédée ou accompagnée par une réislamisation de la société. Avant de reconquérir le territoire, il faut selon eux reconstruire une communauté musulmane pieuse et organisée.

À partir des années 1970, cette stratégie commence à porter ses fruits. La défaite arabe de 1967 affaiblit le prestige du nationalisme nassérien, tandis que l’occupation israélienne replace Gaza et la Cisjordanie dans un même espace politique et économique. La guerre civile libanaise, les divisions internes de l’Organisation de libération de la Palestine et l’éloignement progressif de ses dirigeants nourrissent également le désenchantement. Dans l’ensemble du monde arabe, les mouvements islamistes progressent. Les mosquées se remplissent, le port du voile se répand, les organisations étudiantes islamistes s’imposent dans les universités et les réseaux religieux prennent en charge une partie des besoins sociaux auxquels les États ou les organisations nationalistes répondent mal.

À Gaza, le cheikh Ahmed Yassine joue un rôle décisif dans cette transformation. Autour du Centre islamique, reconnu par les autorités israéliennes en 1979, il construit un véritable contre-pouvoir social. Les islamistes investissent les mosquées, les associations de bienfaisance, les clubs sportifs et surtout l’Université islamique de Gaza, fondée en 1978. Celle-ci devient à la fois un lieu de formation religieuse, un espace de promotion sociale pour la jeunesse et un foyer de recrutement des futurs cadres du Hamas.

C’est dans cet environnement que se forment Khalil al-Hayya, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar. Tous trois rejoignent la mouvance des Frères musulmans au début des années 1980, avant la création officielle du Hamas en décembre 1987. Leur islamisme n’est donc pas une conversion tardive provoquée par la première Intifada. Il constitue leur milieu politique et intellectuel initial.

Al-Hayya étudie à l’Université islamique de Gaza, où il obtient un diplôme dans le domaine des études islamiques. Il poursuit sa formation en Jordanie avec un master consacré au hadith, puis au Soudan, à l’Université des sciences islamiques, où il obtient un doctorat. Cette formation fait de lui, davantage encore que Haniyeh ou Sinwar, un cadre religieux et doctrinal. Son parcours montre l’importance des circulations universitaires et militantes entre Gaza, la Jordanie et le Soudan, alors gouverné par un régime islamiste proche de Hassan al-Tourabi.

Lorsque la première Intifada éclate, en décembre 1987, les Frères musulmans palestiniens créent le Hamas. Le nouveau mouvement rompt avec leur prudence antérieure. Sans abandonner le travail religieux et social, il entre pleinement dans la lutte armée et se dote progressivement d’une organisation militaire.

Al-Hayya appartient au Hamas dès ses débuts. Son profil n’est toutefois pas celui d’un chef militaire. Il intervient dans l’appareil religieux, politique et organisationnel. Arrêté à plusieurs reprises, il passe environ trois ans dans les prisons israéliennes à la fin des années 1990. Cette expérience lui donne la légitimité carcérale presque indispensable aux dirigeants du Hamas de Gaza, sans que la prison occupe dans sa biographie une place comparable à celle qu’elle tient dans celle de Sinwar.

Son ascension publique s’accélère au cours des années 2000. Lors des élections législatives palestiniennes de janvier 2006, le Hamas remporte une victoire inattendue sur le Fatah et al-Hayya, élu député de Gaza, prend la tête du groupe parlementaire islamiste. Il devient ainsi l’un des visages de la transformation du Hamas, passé du statut de mouvement d’opposition armé à celui de force prétendant gouverner.

L’expérience tourne rapidement à l’affrontement. La cohabitation entre le président Mahmoud Abbas, issu du Fatah, et le gouvernement dominé par le Hamas est paralysée. Les sanctions internationales, le conflit sur le contrôle des forces de sécurité et les affrontements armés conduisent, en juin 2007, à la prise de Gaza par le Hamas. Al-Hayya défend alors une ligne dure contre Abbas et le Fatah. Il accuse le président palestinien de vouloir gagner par la force ce qu’il a perdu sans les urnes.

Par la suite, il devient l’un des principaux responsables politiques du Hamas à Gaza. Il participe aux négociations de réconciliation avec le Fatah, aux contacts avec l’Égypte et aux discussions indirectes avec Israël. Il joue notamment un rôle dans les négociations relatives à Gilad Shalit, le soldat israélien capturé en 2006 et libéré en 2011 en échange de plus de mille prisonniers palestiniens. Al-Hayya tire de cet échange la conclusion que les enlèvements constituent un moyen efficace d’obtenir la libération de prisonniers.

À partir de 2019, son rôle extérieur s’accroît. Il voyage au Liban, en Turquie et en Iran, entretient les relations avec les États arabes et musulmans et participe en 2022 au rapprochement avec le régime syrien de Bachar al-Assad. Le Hamas avait quitté Damas dix ans plus tôt après avoir soutenu le soulèvement contre le régime. Al-Hayya conduit la délégation chargée de renouer les relations, signe de sa proximité avec l’Iran et de son souci de reconstituer l’« axe de la résistance ».

Diplomate n’est pas toujours synonyme de modéré

Installé depuis plusieurs années à Doha, il devient pendant la guerre déclenchée le 7-Octobre 2023 le principal négociateur du Hamas dans les discussions indirectes sur les cessez-le-feu et la libération des otages. Cette fonction peut donner de lui l’image d’un diplomate. Elle ne signifie pourtant pas qu’il appartienne à une aile modérée. Al-Hayya continue de défendre le principe de la lutte armée, revendique le 7-Octobre comme une rupture historique et rejette le désarmement du Hamas.

Khalil al-Hayya, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar sont presque contemporains. Al-Hayya est né en 1960, Haniyeh en 1962 ou 1963 et Sinwar en 1962. Tous trois ont grandi dans la bande de Gaza, fréquenté l’Université islamique et rejoint les Frères musulmans avant ou au moment de la naissance du Hamas. Ils incarnent la génération qui a remplacé le nationalisme laïc du Fatah par un nationalisme islamique combinant religion, action sociale et lutte armée.

Leurs origines sociales et géographiques ne sont toutefois pas identiques. Haniyeh vient du camp de réfugiés de Chati, dans une famille originaire d’un village situé près d’Ashkelon. Sinwar naît dans le camp de Khan Younès, au sein d’une famille réfugiée d’al-Majdal, l’actuelle Ashkelon. Leur identité est profondément marquée par l’expérience de l’exil de 1948. Al-Hayya, pour sa part, est associé à Choujaïya et à la vieille société urbaine de Gaza, comme nous l’avons évoqué. Il représente moins l’univers des camps que celui des quartiers historiques, des familles locales et des institutions religieuses.

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Leurs fonctions diffèrent également. Haniyeh fut le politique populaire, le tribun et l’homme des compromis internes. Ancien secrétaire du cheikh Yassine, devenu Premier ministre après les élections de 2006, il savait parler aux différentes tendances du Hamas et entretenir des relations avec le Qatar, la Turquie comme avec l’Iran. Son autorité reposait sur sa proximité avec la population et sa capacité à préserver l’unité du mouvement.

Sinwar était avant tout l’homme de l’appareil clandestin et de la prison. Cofondateur du Majd, le service chargé de traquer les collaborateurs d’Israël, condamné à plusieurs peines de prison à perpétuité, il passa vingt-deux ans dans les prisons israéliennes avant d’être libéré dans l’échange Shalit. Devenu chef du Hamas à Gaza en 2017, il établit un lien particulièrement étroit entre le pouvoir politique et les brigades al-Qassam. Il fut l’un des principaux organisateurs du 7-Octobre.

Al-Hayya occupe une position intermédiaire. Comme Haniyeh, il est un responsable politique, un négociateur et un homme d’appareil. Comme Sinwar, il vient du Hamas intérieur, reste proche de sa branche militaire et défend une ligne dure. Sa formation religieuse est plus poussée que celle des deux autres. Son élection apparaît donc comme une synthèse de leurs héritages, avec l’apparence extérieure du diplomate Haniyeh, mais une orientation stratégique plus proche de celle de Sinwar.

Khaled Mechaal, l’adversaire battu

Face à al-Hayya se trouvait l’une des figures les plus connues de l’histoire du Hamas. Né en 1956 près de Ramallah, Khaled Mechaal a quitté la Cisjordanie avec sa famille après la guerre de 1967 et a grandi au Koweït. Il a étudié au Koweït et a construit l’essentiel de sa carrière dans la diaspora. Contrairement à Haniyeh, Sinwar et al-Hayya, il n’a jamais été durablement intégré à la société de Gaza et n’a pas connu les prisons israéliennes. En 1997, il acquiert une notoriété mondiale lorsqu’un commando du Mossad tente de l’empoisonner à Amman. Arrêtés par les autorités jordaniennes, les agents israéliens ne sont libérés qu’après la remise de l’antidote et la libération par Israël du cheikh Ahmed Yassine… Mechaal devient ensuite le chef du bureau politique du Hamas et dirige pendant près de deux décennies son appareil extérieur.

Khaled Mechaal, en 2009. DR.

Son parcours lui a donné un vaste réseau international. Il connaît les monarchies du Golfe, les dirigeants turcs, les cadres des Frères musulmans et les diplomates arabes. Installé longtemps à Damas, il rompt en 2012 avec Bachar al-Assad et quitte la Syrie en raison de la répression du soulèvement. Cette décision dégrade ses relations avec l’Iran, qui soutient le régime syrien. Le Hamas rétablit ensuite progressivement ses liens avec Téhéran, mais Mechaal conserve une réputation de méfiance envers la dépendance excessive à l’égard de l’axe iranien.

La rivalité entre les deux hommes ne doit pas être caricaturée en opposition entre un modéré et un radical. Mechaal n’a renoncé ni à la lutte armée ni aux objectifs fondamentaux du Hamas non plus. Il s’est toutefois montré plus favorable à une insertion du mouvement dans le jeu politique palestinien et arabe et plus sensible aux contraintes des États sunnites. Al-Hayya, malgré sa fonction de négociateur, paraît plus directement lié aux brigades al-Qassam, à la direction de Gaza et à l’alliance avec l’Iran.

Le premier sens de l’élection est donc la victoire de la direction de Gaza sur l’appareil extérieur. Depuis la mort de Haniyeh et de Sinwar, on aurait pu imaginer que le centre de gravité du Hamas se déplace définitivement vers Doha, Istanbul ou Beyrouth. L’essentiel de Gaza a été détruit, les structures militaires du mouvement ont subi de lourdes pertes et ses principaux dirigeants locaux ont été tués. Pourtant, le Hamas a choisi un homme dont la légitimité repose précisément sur son appartenance à ce noyau gazaoui.

Ce choix constitue aussi une validation de la ligne suivie depuis le 7-Octobre. Al-Hayya n’était probablement pas l’un des organisateurs opérationnels de l’attaque, mais il appartenait à la direction rapprochée de Sinwar et n’en a jamais désavoué le principe. Son élection signifie que le Hamas ne souhaite pas attribuer la catastrophe subie par Gaza à une erreur stratégique de l’ancienne direction. Il continue au contraire de présenter le 7-Octobre comme un événement ayant replacé la question palestinienne au centre de la politique internationale.

Sa victoire confirme également le poids de l’Iran. Le Hamas demeure une organisation sunnite issue des Frères musulmans, mais son appareil militaire dépend depuis longtemps de l’aide financière, technique et militaire iranienne. Al-Hayya a contribué au rétablissement des relations avec Damas et entretient de bonnes relations avec Téhéran. Le préférer à Mechaal revient à affirmer que, malgré les coups portés à l’« axe de la résistance », le Hamas ne veut pas rompre avec lui.

La défaite de Mechaal montre cependant que ce choix est loin de faire l’unanimité. Si le score de 35 voix contre 34 est exact, la moitié du collège électoral souhaitait une autre orientation ou, à tout le moins, un autre équilibre entre Gaza et l’extérieur. Le fait qu’un second tour ait été nécessaire confirme cette division. La procédure témoigne certes de la capacité du Hamas à maintenir des mécanismes internes malgré la guerre, mais elle révèle en même temps un mouvement partagé presque en deux.

La contradiction entre le récit d’une « majorité écrasante » et celui d’une victoire par une seule voix est elle-même significative. Le premier récit répond au besoin de présenter une organisation unie après l’élection. Le second rend probablement mieux compte de la compétition qui l’a précédée. L’appel immédiat de Mechaal à se ranger derrière le vainqueur vise précisément à refermer cette fracture.

Enfin, al-Hayya hérite d’une crise existentielle. Il doit reconstruire une organisation décapitée, défendre son influence dans une bande de Gaza dévastée, gérer la concurrence des clans et des groupes armés locaux, préserver les relations avec l’Égypte, le Qatar et la Turquie et résister aux pressions internationales en faveur du désarmement. Il lui faut simultanément négocier et promettre que la lutte continue, accepter une diminution du rôle gouvernemental du Hamas sans consentir à sa disparition politique ou militaire. Son élection consacre la continuité dans des circonstances radicalement transformées. Khalil al-Hayya est un homme de la première génération du Hamas arrivé au sommet au moment où presque tout ce que cette génération avait construit à Gaza a été détruit. Sa victoire sur Mechaal signifie que, confronté au choix entre l’adaptation et la fidélité à son histoire, le mouvement a choisi l’homme qui incarne le plus nettement cette dernière.




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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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