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L’autre Marie-Caroline de Bourbon-Siciles: un antidestin

D’autres vies que les nôtres (4)


L’autre Marie-Caroline de Bourbon-Siciles: un antidestin
La duchesse de Berry et son fils, Henri d'Artois, duc de Bordeaux, peinture de François Gérard, 1828 (détail). A l'arrière plan, le Château de Rosny-sur-Seine (78). Wikimedia Commons / Open AI.

Série d’été: personnages historiques, écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine: la duchesse de Berry.


Il y a beaucoup de Marie-Caroline dans la lignée Bourbon-Siciles. Mais sachons un court instant, s’il se peut, détourner notre regard de l’actualité people; sachons abandonner aux impondérables promesses du destin la fringante contemporaine transalpine que l’on sait, Maria-Carolina.

Penchons-nous plutôt sur cette autre Marie-Caroline, dûment absente des magazines, voire oubliée des volumes d’histoire : plus influente qu’influenceuse, celle-ci fut, non directement l’aïeule de celle-là, mais bel et bien la sœur collatérale de ses ancêtres. De la dame des pensées d’un certain Jordan, Marie-Caroline de Bourbon-Siciles (1798-1870) est en effet l’arrière-grand-tante à la sixième génération, sœur de son quatrième arrière-grand-père Ferdinand II, roi des Deux-Siciles, et fille de François 1er des Deux-Siciles, l’époux de Marie-Clémentine d’Autriche.

Autre temps, autre monde.

Une existence romanesque

Mais de qui parle-t-on ? De la duchesse de Berry, bien sûr ! N’était François-René de Chateaubriand, qui lui vouera une amitié indéfectible, allant jusqu’à consacrer à la défense de cette aventurière légitimiste un Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, celle dont l’auteur des Mémoires d’outre-tombe écrivait qu’ « elle est en deçà ou au-delà de l’époque de ses pairs », qu’ « elle n’est pas de son temps » et que « sa gloire est un anachronisme » demeure aujourd’hui pratiquement effacée de l’Histoire. D’aucuns la confondent même avec la comtesse du Barry, dernière favorite de Louis XV – rien à voir.

Editions Perrin.

Il revient à Marine Baron, avec une clarté remarquable (car l’affaire est compliquée), de restituer les extraordinaires péripéties de cette existence romanesque, mais surtout d’en dépeindre les arrière-plans sociétaux et politiques de façon très rigoureuse et documentée. En sorte que, sous-titrée L’insoumise, cette biographie de la duchesse de Berry, loin de se contenter de portraiturer avec une lucidité mêlée d’empathie une femme d’exception en son temps, se donne aussi pour une recherche intellectuellement stimulante sur les avatars de la cause légitimiste jusqu’à la chute du Second Empire. De fait, « la duchesse de Berry n’aura été ni reine, ni régente, ni martyre, ni victorieuse d’aucune guerre. Son échec fut total. Son combat, perdu à jamais – mais sans doute était-il perdu d’avance ». Elle incarne pourtant « le dernier effort sérieux pour la renaissance d’un temps dépassé ». Un baroud d’honneur. Vivant paradoxe, car « combattante d’une extraordinaire modernité, quoique porte-parole d’un ordre ancien ».

Sa grand-mère paternelle, également prénommée Marie-Caroline, est l’une des sœurs de la reine Marie-Antoinette morte sous l’échafaud en 1793. A quinze ans, on la marie à Ferdinand IV : la reine de Naples est élevée dans la haine de la Révolution française. A la génération suivante, premier enfant des cousins germains Marie-Clémentine d’Autriche (fille de l’empereur Léopold II et de Marie-Louise d’Espagne) et François de Bourbon-Siciles (héritier du trône de Naples, donc, et promis à devenir bientôt François 1er des Deux-Siciles), la future duchesse de Berry voit le jour dans le palais de Caserte, ce ‘’Versailles’’ napolitain bâti par l’architecte Luigi Vanvitelli, « alors la plus grande demeure royale au monde ». Une blonde aux yeux bleus, lèvres charnues, front bombé – très « autrichienne » en somme, au physique. A peine née, premier déracinement, à Palerme, où ses parents fuient la défaite devant les troupes de Bonaparte – la traversée fut terrible, dans une mer déchaînée. La Sicile sera la terre de son enfance et de son adolescence. Sa mère meurt très jeune ; son père épouse en secondes noces sa belle-mère Marie-Isabelle d’Espagne, laquelle éduquera la jeune princesse aux côtés de la grand-mère susnommée… Marie-Caroline, « marquée par la rancœur et la volonté de revanche, dans une cour en exil dont la famille a été en partie décimée par les révolutionnaires ». Ballotée au gré des conflits et des projets d’alliances matrimoniales (dont l’ouvrage de Marine Baron sait rend compte à merveille, dans toute leur complexité), la cour des Bourbons de Naples essuie affront sur affront : les Murat s’emparant du trône de Naples ; le mariage de Marie-Louise d’Autriche avec l’empereur Napoléon… La reine Marie-Caroline, grand-mère de la future duchesse de Berry, mourra à Vienne en 1814. Survient la Restauration.

Accouchement certifié

L’impotent Louis XVIII est resté sans enfant. Les monarchistes se tournent vers le fils cadet du comte d’Artois, le duc de Berry, Charles-Ferdinand – un coureur de jupons. En 1815, il a 37 ans. La jeune Marie-Caroline, 16 ans : un parti idéal. Un an plus tard, leur mariage est célébré, à Naples. Après la quarantaine de rigueur – la peste sévit -, la princesse est accueillie en grande pompe à Marseille, puis acclamée partout sur la route de Paris. La nouvelle duchesse de Berry découvre la France. Deux grossesses sans suite, puis une fille, Louise, qui survit – miracle. Mais toujours pas d’héritier mâle, et un mari volage, qui lui achète tout de même le joli château de Rosny. Elle le décorera avec prodigalité, et un goût très sûr.  

Le château de nos jours, Yvelines. DR

En 1818, alors que sa femme est de nouveau enceinte, le duc de Berry est assassiné au sortir de l’opéra. Funérailles grandioses. Naît l’enfant du miracle, un garçon, occasion d’un épisode tragi-comique, car pour prévenir tout soupçon de substitution d’enfant, « il faut absolument que l’accouchement soit constaté, certifié, authentifié » par des témoins, avant que ne soit coupé le cordon ombilical. On l’appellera Henri d’Artois, duc de Bordeaux. Le baptême ressemble à un sacre ; Victor Hugo y va de son ode. 

La jeune duchesse ne tient pas en place. Perçue par certains comme une écervelée, la veuve s’extrait de la pesanteur des Tuileries par le voyage : elle découvre la Normandie, s’attache durablement à la région, à la ville de Dieppe en particulier, où elle passe ses étés. En 1824, Louis XVIII rend enfin son dernier soupir, au terme d’une atroce agonie. Il est illico remplacé par son frère le comte d’Artois, 66 ans mais se portant comme un charme, lequel monte sur le trône sous le nom de Charles X. On connaît la suite : le monarque impopulaire, dont Chateaubriand identifie lucidement l’anachronisme, sera balayé en juillet 1830. La duchesse, en vain, aura « supplié le roi Charles X d’emmener son fils à l’hôtel de ville pour le placer sous la protection du peuple » et sauver ainsi le régime. Deux ans plus tôt la bru du roi s’est aventurée à cheval dans le bocage vendéen, périple organisé par le neveu de feu le célèbre chevalier de Charette, chef de l’insurrection royaliste, exécuté en 1793. Prise de passion pour l’histoire, l’exaltée a organisé, en 1829, un bal costumé d’inspiration médiévale où elle apparaît déguisée en Marie-Stuart. Sous l’excellente plume de Marine Baron, le récit du repli de la cour à Rambouillet, puis de l’exil de Marie-Caroline en Ecosse puis en Angleterre, consécutif à la prise du pouvoir par Louis-Philippe d’Orléans, tient du roman-feuilleton ! 

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Cachée derrière la cheminée

Les traits de l’intrépide passionaria du légitimisme se dessinent alors : galvanisant ses partisans, marchant « vers le danger comme une somnambule », à 34 ans la duchesse signe, depuis Saintonge, au sud-est de La Rochelle, un ordre de soulèvement, et proclame avec panache : « Henri V vous appelle ; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur. […] Répétons notre ancien et notre nouveau cri : Vive le Roi ! vive Henri V ! ». Tentative d’insurrection moins désespérée qu’anachronique, souligne la biographe. Le désastre annoncé lui vaut d’être traquée, et bientôt arrêtée, dans des circonstances rocambolesques, alors qu’elle se cachait dans une maison nantaise, derrière la plaque de cuivre d’une cheminée : les gendarmes ayant allumé une flambée, elle et les autres captifs manquent d’être brûlés vifs avant de se résoudre, au bord de l’asphyxie, à se livrer. La prisonnière est transférée à la citadelle de Blaye, en Gironde. Pages palpitantes, qui se lisent comme un roman !

Chateaubriand s’active pour obtenir sa libération. Nouveau scandale, la duchesse ne parvient pas à dissimuler une grossesse dont le déshonneur « ne saurait donner le moindre espoir à sa cause » : Louis-Philippe se frotte les mains. Qui est le père ? Peut-être le comte de Mesnard, fidèle écuyer de la dame de son cœur. Sans certitude. Toujours est-il que, pour sauver les apparences, la duchesse de Berry invente un prétendu « mariage secret » avec le comte Hector Charles Lucchesi-Palli, beau jeune homme de 27 ans de haute extraction: la noce aurait eu lieu à Rome, le 14 décembre 1831. L’enfant est une fille, prénommée Anna-Maria ; Louis-Philippe jubile : le scandale perd la cause légitimiste. En attendant, Marie-Caroline doit apprendre à connaître son nouvel époux. En 1833, elle s’embarque (toujours séparée de ses deux aînés, Louise et Henri, restés avec l’ancienne famille royale) sur l’Agathe, direction la Sicile. Après une longue et pénible traversée, la corvette mouille à Palerme, où l’attend l’époux Lucchesi-Palli. Puis la duchesse implore en vain le pardon royal qui lui permettrait de se rendre à Prague, où sera célébrée la majorité du jeune Henri V, 13 ans. A la jeune mère, on a retiré son titre de princesse française. Charles X finit par consentir à ce qu’elle se rapproche de sa progéniture, logée dans l’inconfort du château de Brandeis, non loin de Prague. Anna-Maria, l’enfant de la honte, meurt quelques mois après sa naissance. ‘’Madame Royale’’, la fameuse ‘’Orpheline du Temple’’, autrement appelée « la triste duchesse d’Angoulême, murée dans une apathie qui ne l’a jamais quittée depuis la mort de ses parents, est chargé de l’éducation des deux enfants » de la duchesse de Berry, désormais comtesse Lucchesi-Palli. Marie-Caroline et son époux s’établissent bientôt à Gratz, au château de Brunnsee (elle a décidé de vendre Rosny). Mais « la disgrâce de l’héroïne, souillée par le scandale, a entraîné […] celle du jeune héritier du trône, le futur Henri V ». De son nouveau mari, elle aura encore quatre enfants – contre toute attente, un ménage heureux. En 1841, Henri, comte de Chambord, héritier incontestable du trône de France pour le parti légitimiste, se casse le col du fémur dans un accident de cheval ; il en restera boiteux. Sa mère, toujours nostalgique de l’Italie et de sa langue native, échappe à l’Autriche en achetant à grand prix le palais vénitien Ca Vendramin, sur le Grand Canal : de cette fastueuse demeure bâtie sous la Renaissance par le célèbre architecte Mauro Codussi, elle fera le symbole du plus extrême raffinement, et un « lieu de passage pour tous les monarchistes légitimistes ».

Ca’ Vendramin Calergi

Devenue une icône, la « buona duchessa » est désormais l’objet d’une vénération par tout un milieu aristocratique. A l’abdication du Roi-Citoyen en février 1848, Henri, fraîchement marié, et qui a pratiquement passé toute sa vie en exil, ne manifeste nul appétit pour le trône, d’autant qu’élu président de la République, Louis-Napoléon, son coup d’Etat réussi, rétablit l’Empire…  Du reste, « l’éternelle héroïne de Vendée » éprouve de la sympathie pour Napoléon III. Accablée de dettes quoique dotée d’une rente confortable par son fils le comte de Chambord, la prodigue Marie-Caroline, acheteuse compulsive de livres et de bibelots, se verra contrainte de vendre tableaux, meubles, objets d’art, collection de manuscrits…  Celle qu’on prenait pour une fantasque aventurière est en réalité une femme de grande culture, parlant cinq langues, hypermnésique, et qui sait profiter de la vie sans modération.

Mais elle a vieilli. Louise, sa fille, meurt de la typhoïde en 1864, à Venise ; puis son mari le comte Lucchesi-Palli succombe d’une bronchite, à Brunnsee, où elle-même se retire bientôt : sa myopie et son strabisme divergeant se changent progressivement en cécité. Une photo la montre amaigrie, les traits tirés. Elle s’éteint à l’âge de 71 ans, entourée de son dernier fils Adrinolfe [sic], et de ses petits-enfants, en ce mois d’avril 1870 où le Second Empire touche à sa fin.

L’épilogue est éloquent : comme l’on sait, le 5 juillet 1871, le comte de Chambord, agrippé au symbole du drapeau blanc, renonce de son propre chef au trône sous étendard bleu-blanc-rouge qui lui est proposé par le maréchal Mac-Mahon. La monarchie ensevelie pour jamais, vive la République… Dans l’échiquier de l’Histoire de France, la duchesse de Berry est une pièce bizarre. Pour reprendre l’heureuse formule de Martine Baron, elle « incarne un courant, une sorte d’ouverture vers une histoire possible qui n’a pas eu lieu ». La Maria-Carolina du XXIème siècle se fera-t-elle, à son tour, une petite place dans l’Histoire ?

A lire : La duchesse de Berry. L’insoumise, par Marine Baron. 317p., Perrin, 2026




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