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Rock: à gauche toute!

Le rock a vendu son âme au progressisme, regrette Patrick Eudeline. Et même Madonna est victime des campagnes du BDS


Rock: à gauche toute!
Afin de ne plus avoir un impact carbone trop important, le groupe Shaka Ponk (ici photographié à la Fête de l'Humanité en septembre 2024) a donné ses derniers concerts à Bercy, avec drapeaux LGBT et palestiniens de rigueur. © Chang Martin/SIPA

L’engagement des artistes pour les bonnes causes n’est pas nouveau, mais l’ampleur du phénomène et sa force de répression sont inédites. Et c’est un vrai rockeur qui le dit.


Où étiez-vous le 2 juillet ? Probablement pas au théâtre Jean Vilar de Vitry où se tenait un concert de soutien aux artistes palestiniens. Le but étant de financer l’accueil et la résidence en France de Mahmoud Mabrouk, artiste palestinien, et de lui permettre de continuer sa « carrière » en France. Noble cause s’il en est… Renaud, Cali, Medine, Tryo, Gauvain Sers, Pomme, Fredo des Ogres de Barbak étaient à l’affiche. Mais on aurait pu y ajouter Marc Lavoine, Shaka Punk, Zoe de Sagazan, Juliette Armanet, Theodora, Souchon ou Maxime le Forestier. N’importe quel acteur, en fait, de la scène française. Tous auraient trépigné pour en être, à ne pas douter. Rien que par « virtue signaling ». Parallèlement, Shaka Punk donnait son concert d’adieu ceint – pour la chanteuse – du drapeau palestinien.

Les artistes sommés de prendre position sur Marine Le Pen ou la Palestine

Et pendant ce temps, Barbara Butch était empêchée de jouer parce que juive et sûrement sioniste. On pourrait à ce sujet évoquer le BDS (organisme qui appelle au boycott des artistes « déviants ») : avec LFI, ils font la paire. Le camp du bien est le camp obligé du show-biz. Sous peine d’invisibilité, de boycott, d’ostracisme.

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Le phénomène n’est pas nouveau. Son omniprésence, sa radicalisation, eux, le sont. Désormais, un artiste ne peut éviter le sujet. On le somme de se définir sur la Palestine ou le RN. Nulle ambiguïté n’est permise : si Joey Starr fut l’un des 255 signataires (le ban et l’arrière-ban du cinéma et du show-biz, littéralement) d’une « tribune à Macron » exhortant ce dernier à reconnaître l’État de Palestine, et qui persuada notre cher président de sauter le pas, on l’a trouvé, récemment, trop mou et trop nuancé dans sa condamnation du RN. Des réserves à vrai dire toutes relatives. Qu’importe. Comme Philippe Lelouche refusant de saisir la perche politique tendue avec insistance par un insoumisà Cannes, où Francis Lalanne tenant des propos jugés souverainistes. Il s’est ainsi ouvert au pire des soupçons. On ne barguigne pas avec l’engagement.

Patrick Eudeline
© Hannah Assouline

La France n’est pas la seule à ainsi trier le bon grain progressiste de l’ivraie nationaliste. Morrissey, Johnny Rotten, Clapton, Kid Rock, Alice Cooper ou Kanye West sont ostracisés et privés de festivals. On fouille, même : n’auraient-ils pas un juif soupçonné de soutenir financièrement Israël parmi leurs managers, soutenant ainsi la cause honnie ? Madonna en fit récemment les frais. On lança la rumeur : c’est une convertie, passion née notoirement par la Kabbale ! Un soutien d’Israël. Depuis, le BDS ne la lâche pas et appelle au boycott de ses albums.

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Il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’au tournant du siècle, la tolérance était plus ou moins de mise. Il n’y avait pas cette culture du soupçon… Ainsi, moi-même, j’ai écrit, en d’autres temps, dans Libération, Actuel, travaillé à Radio Nova… Ce qui serait, bien sûr, inimaginable aujourd’hui. Je me souviens avoir discuté avec Pierre Goldman, taquiné les gens d’Actuel, anciens de mai 68, sur leurs obsessions tiers-mondistes. Sans conséquences.

New left

Alors, cinéma, rock, chanson… L’art est-il forcément « de gauche » ?

Sans remonter plus avant, c’est dans les années cinquante que l’évidence se fait. Jazz et cinéma annoncent la couleur. À l’époque du be bop, le jazz ne veut plus être un « amusement pour les blancs ». Mingus, Max Roach, Sonny Rollins, parlent dorénavant de « grande musique noire », non plus de jazz, et composent des œuvres militantes (Freedom suite). Côté cinéma, le maccarthysme tend les positions. Et un cinéma « engagé » voit le jour. Un film comme Le sel de la terre (Biberman) combine antiracisme et féminisme, tous deux a priori marxistes. Kazan, Martin Ritt, Nicholas Ray, et Biberman, donc, sortent tous des films qui font grincer les dents d’Hollywood.

Et puis, les fifties, c’est le temps du folk boom. Derrière Woody Guthrie apparaissent Pete Seeger, le Kingston trio, Cisco Houston. Phil Ochs. Une même recette : textes « engagés » et guitare acoustique sur laquelle, comme pour Woody, sont gravés ces mots : « this guitar kills fascists ». On parle de « new left ». Le message est clair. Tout cela donnera le Bob Dylan première période et ses nombreux émules, ainsi que tout un public qu’on qualifierait aujourd’hui de bobo. De jeunes étudiants qui n’aiment le blues que quand celui-ci leur apparaît comme la lamentation des anciens esclaves. Bien des bluesmen, sophistiqués et modernes, firent les frais de l’imbécile et ignorant cliché réducteur. Pour pouvoir jouer à Londres, au fort bien pensant Folk festival annuel, Willie Dixon et John Lee Hooker cachèrent leurs guitares électriques, prétendirent ne savoir ni lire ni écrire et adopteront un accent caricatural de pov’neg de la campagne. Eux ! Talentueux urbains à Cadillac. Tout cela, dit-on, les amusa beaucoup. Cela était finalement profondément raciste. Lutte anti-apartheid, guerre du Vietnam, « protest songs » : les sixties s’ouvraient avec ces luttes en toile de fond. Bientôt, l’image de Che Guevara sera le poster le plus vendu.

Enfin… Dylan en baillait déjà et les Beatles explosaient. Le rock balayait tout sur son passage, et si, depuis Elvis, on voyait celui-ci comme volontiers rebelle, la « politique » semblait bien loin de ses préoccupations. Tous ces chevelus chantaient surtout le désir de liberté. Godard avait beau tourner La Chinoise, personne ne demandait à Adamo – ou à Gainsbourg- ses idées politiques. Certes ! Pour Edgar Morin et la gauche d’alors, le rock et les yéyés sont à droite et conservateurs, suppôts du capitalisme. Aucun groupe de rock ne sera autorisé, par exemple, à jouer dans la Sorbonne occupée. Mais personne ne demanda aux Stones ce qu’ils pensaient de la guerre du Vietnam…

Tout change autour de 68, les hippies deviennent des yippies. Jefferson Airplane, Country Joe, par exemple, « s’engagent ». Beatles et Stones se sentent obligés d’exprimer leurs idées – alors assez floues, à vrai dire – sur la révolte étudiante. Leur angoisse ? Passer pour d’affreux bourgeois.

Beatles, vous avez dit Beatles ? Le gauchisme, alors que les seventies démarrent, n’est plus qu’une mode qui a fait son temps. Incompatible avec les paillettes et le rock décadent du temps. Bowie et Roxy sont d’évidence conservateurs, voire pire encore, sans que cela ne soit vraiment un sujet. Quasi seul, Lennon, multiplie, lui, les poses « révolutionnaires ». Certes, on a vu apparaître en Angleterre un rock militant, gauchiste. Edgar Broughton, Thirld World War. Mais tout cela reste marginal et ne survit pas aux seventies.

No future

Le punk qui arrive sera, lui, nihiliste, dira-t-on. Même si un groupe comme le Clash est, en vérité, par son leader et son manager, très marqué à gauche : ils iront jusqu’à évoquer l’Amérique du Sud révolutionnaire et ses sandinistes. Mais cela est peu relevé, presque déguisé.

Et les années 80 vont oublier le militantisme… Malgré la mode des festivals tiers-mondistes et, en France, la sujétion des artistes à Mitterrand (même Gainsbourg et Depardieu !). Du socialisme bon enfant, guère plus. Mais le gauchisme ? Juste démodé. Une vieille lune ! Et personne ne reprochera à Johnny Ramone ou Ted Nugent d’être républicains. La politique n’est simplement plus un sujet, si ce n’est pour quelques tenants du rock alternatif comme les Berurier noirs qui, eux, se prétendent, vaguement, anarcho-libertaires – « la jeunesse emmerde le Front national » ! On s’étonne même de voir Action Directe encore debout et actif. Les anciens lambertistes entrent au gouvernement et la chute du mur de Berlin semble signifier la fin des utopies. Le rock prend acte de tout cela.

Cela sera avec l’altermondialisme et les grands mouvements sociaux de décembre 95 que l’extrême-gauche refait surface peu ou prou. Me Too et le wokisme naissant vont enfoncer le clou. À partir de 2015, le décor est planté et l’extrême-gauche embrigade toute une jeunesse qui veut « penser bien ». Tel qu’on lui a appris à l’école ou à la fac. Indigènes de la République, mouvement décolonial, virage à gauche toute des LGBT (même si le FHAR, dès 70, avait donné l’exemple), féminisme radical, éco-socialisme… Le monde doit ressembler à une pub Benetton ou Mac Donald’s. On rappelle qu’« ils sont issus d’un peuple qui a beaucoup souffert », selon la chanson de Tonton David, et Noir Desir se dresse sur ses ergots. La CGT évolue et devient « intersectionnelle ».  On parle de convergence des luttes, et c’est sans réplique.

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Dans ce paysage, le rock se soumet. Si Neil Young, Sprinsteen, Eno ou Roger Waters ont, depuis toujours, multiplié les prises de position « bien pensantes », nouveaux venus comme convertis de fraiche date multiplient les signes d’allégeance. Foutain DC, Kneepcap, Bob Vylan, Amyl & the sniffers… Des festivals comme We love green (de Mathieu Pigasse) se positionnent et exigent que les artistes programmés montrent patte blanche. Nick Cave, Lana Del Rey ou Shakira annulent leurs concerts en Israël. Boycott KKR met la pression sur les festivals aux engagements trop tièdes. Et Hellfest est de plus en plus critiqué : certains groupes programmés seraient « douteux », comme Maarduk. Et l’organisation ne mettrait pas assez en avant les combats LGBT, féministes ou écolos, et accepterait dans son public la présence d’éléments parés de symboles eux aussi douteux. Bref : le festival est désormais dans le viseur. On l’a même décrit comme un « Puy du Fou du metal ». C’est idiot mais c’est imagé.

À gauche toute ?  Il n’est que de voir les réseaux sociaux ! Les fans de rock y multiplient le « virtue signaling ». Tous ces gens sont-ils si à gauche ? Je ne le soupçonnais pas. Seuls quelque vieux baroudeurs libres-penseurs résistent et se fichent d’être stigmatisés comme « droitards ». Sinon, pour moi, l’évidence se fait : ce monde du rock n’est plus le mien. Ses acteurs ne me parlent plus et je vois, avec tristesse, des artistes comme Matisyahu ou Disturbed être réduits au silence. Parce que juifs et donc « suspects ».

L’Art a toujours été majoritairement « de gauche », on l’a vu. Mais quelque chose a changé : aujourd’hui, un groupe comme les Stones ne joue plus sur scène son Brown sugar de peur qu’on y voit une allusion à l’esclavage. Chacun, de gré ou de force, s’autocensure, se plie à la doxa. En face ? Rien. Sinon quelques voix dissidentes qui payent cher leur liberté de parole. Impossible, ainsi, d’applaudir cet été Morrissey. L’année dernière encore, il était programmé à La route du rock.

Le chanteur britannique Morrissey en concert à Santiago du Chili en 2015 © EFE/SIPA Numéro de reportage: 00730274_000002

En France, peut-on trouver un acteur, un chanteur ou un groupe qui échappe à la pensée dominante ? Si on excepte quelques rares formations fort marginales de OI ou de black metal (Peste brune), la denrée est introuvable. Le rock n’a jamais brandi de drapeaux. Je sais pourtant d’avance que les bannières palestiniennes flotteront cet été à Rock en Seine comme aux Vieilles charrues. Et Cave, Katerine, Zoe de Sagazan ou Mass Hysteria, programmés, ne se priveront pas de dérouler sur scène leur catéchisme obligé… Palestine, danger de l’extrême droite, diversité ! C’est vendu d’avance… Rock et LFI, c’est dit, le mariage est consommé. Quelqu’un veut-il m’inviter au Canon français en lieu et place de ces « festivals de rock » ? Reprendre en chœur du Stone et Charden, cela me parle plus que ce rock aux ordres. On en est là.



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est écrivain et musicien.

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