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Balzac frénétique

"Melmoth réconcilié"

Balzac frénétique
Image d'illustration Pixabay

Mes livres à relire 


Melmoth réconcilié n’est pas le texte le plus connu de Balzac, mais c’est l’un de ceux où il a mis le plus de passion, tant le sujet lui tenait à cœur. Nous sommes en 1835, à une époque où un certain romantisme échevelé fait florès en littérature. 

Le jeune Balzac a lu, lors de sa parution en français en 1820, un livre qui va le fasciner durablement : il s’agit du Melmoth ou l’Homme errant d’un certain Maturin, écrivain écossais dans la pure tradition « gothique ». Le thème central, celui du pacte avec le Diable, en est classique, repris du Faust de Goethe ou du Manfred de Byron. Mais Maturin arrive à lui donner un ton davantage populaire, qui ravit et divertit les lecteurs ‒ le livre connaît un succès foudroyant. Le Nouveau Larousse Illustré du XIXe décrivait ainsi le style de Maturin : « L’imagination sombre, féconde en inventions fantastiques, jointe à son réel talent d’écrivain, fait de Maturin un des principaux représentants de l’école frénétique. » J’aime beaucoup ce vocable de « frénétique », qui me paraît fort à propos ici, et qui restera comme une des composantes essentielles du romantisme. 

Une littérature « frénétique »

Il se trouve que, lorsque j’étais adolescent, dans les années 70, cette décennie bénie des dieux, j’ai eu la possibilité de lire tous ces livres. Il y avait une collection en poche, qui s’appelait Bibliothèque Marabout, et qui les proposait aux lecteurs curieux de littérature fantastique. Mon père, à ses heures perdues, en était grand amateur, et c’est lui qui me conseilla le Melmoth de Maturin et Le Moine de Lewis, de gros ouvrages qui se lisaient avec l’avidité de la jeunesse. Ces lectures me frappèrent tant soit peu, par leur côté « frénétique », justement. Elles développèrent en moi un imaginaire ludique, dirigé vers une certaine délectation hédoniste. C’était vraiment une littérature de divertissement, dont on retrouvait d’ailleurs des caractéristiques assez similaires dans le cinéma de ce temps-là. 

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Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que je suis arrivé au texte de Balzac, Melmoth réconcilié. Cette longue nouvelle figurait dans un volume des mêmes éditions Marabout, qui regroupait des « contes fantastiques » de Balzac, comme L’Élixir de longue vie (qui donnait son titre générique au volume, que j’ai conservé jusqu’à aujourd’hui dans ma bibliothèque), et que mon père avait dû acheter avec une même intention de s’amuser. 

La découverte du roman de Maturin m’ayant enthousiasmé, c’est avec une grande frénésie, si j’ose dire encore, que je me suis plongé dans le Melmoth réconcilié de Balzac. Or, c’était évidemment une œuvre plus sérieuse, plus ambitieuse aussi. Sans doute n’ai-je pas dû tout comprendre, lors de cette première lecture. Pourtant, j’avais tous les éléments en main. L’histoire que raconte Balzac est très sombre, avec un dénouement inattendu et sarcastique. Balzac ne s’est laissé arrêter par rien, dans cette longue nouvelle. Son personnage principal, Castanier, ancien soldat de Napoléon, est un caissier de la grande banque parisienne du baron de Nucingen. C’est un homme médiocre, uniquement obsédé par son plaisir. Il se ruine pour sa jeune maîtresse, une femme entretenue, Aquilina, nom tiré d’un personnage de courtisane dans la pièce Venise sauvée de Thomas Otway. Aquilina, il faut le mentionner, apparaissait déjà dans le grand roman de Balzac de 1831, La Peau de Chagrin, dont le thème était déjà très proche de Melmoth réconcilié.

Melmoth et le pacte satanique

Au moment où l’histoire commence, Castanier s’apprête à détourner en sa faveur une importante somme d’argent à la banque, dans l’intention de s’enfuir d’abord en Grande-Bretagne, puis en Italie, où il espère pouvoir brouiller les pistes et se faire oublier. Hélas pour lui, son escroquerie sera découverte plus tôt qu’il ne l’espérait. C’est là où Melmoth intervient, qui lui propose le marché suivant : accepter d’échanger avec lui sa condition d’immortalité et sa toute-puissance satanique, et alors, « au prix de son éternité bienheureuse », pouvoir de ce fait accomplir « la satisfaction pleine et entière de ses goûts ». Castanier, qui accepte la transaction, ne se rend pas compte tout de suite du piège dans lequel il tombe. Balzac décrit de manière admirable, en de longues pages intenses, les effets du pacte sur Castanier : « Il sentit en dedans de lui, écrit Balzac, quelque chose d’immense que la terre ne satisfaisait plus. […] Il se dessécha intérieurement, car il eut soif et faim de choses qui ne se buvaient ni ne se mangeaient, mais qui l’attiraient irrésistiblement. » Ou encore, un peu plus loin : « Riche de toute la terre, et pouvant la franchir d’un bond, la richesse et le pouvoir ne signifièrent plus rien pour lui. Il éprouvait cette horrible mélancolie de la suprême puissance à laquelle Satan et Dieu ne remédient que par une activité dont le secret n’appartient qu’à eux. »

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Un Balzac épris d’absolu

Balzac classa Melmoth réconcilié parmi les Études philosophiques de La Comédie humaine.  On y sent, du reste, souffler un véritable esprit hégélien, typique, me semble-t-il, d’un Balzac épris d’absolu. André Pieyre de Mandiargues, dans sa magnifique préface à La Peau de chagrin (disponible dans l’édition « Folio »), où il caractérise Melmoth réconcilié comme un texte clé, affirmait en outre que le héros satanique de Balzac annonce le Maldoror de Lautréamont. Le texte va donc bien au-delà d’un simple conte fantastique. Balzac lui confère même une signification religieuse, en opposition frontale à l’époque « dont la fatale indifférence en matière de religion était proclamée par les héritiers de l’éloquence des Pères de l’Église », comme il l’écrit joliment. Voilà pourquoi, sans doute, le propos de Melmoth réconcilié pourrait nous concerner autant aujourd’hui, alors que l’homme moderne n’en finit pas de subir les conséquences d’un pacte avec le Diable (et on peut mettre beaucoup de choses sous ce nom-là) auquel il ne trouve pas de réponse. 

Mais le propos de Balzac n’est pas aussi pessimiste qu’il y paraît de prime abord. J’ai ainsi toujours trouvé le titre Melmoth réconcilié extrêmement beau. La « réconciliation » est une promesse d’apaisement, de repos possible, en tout cas de sérénité. Qui, parmi nous tous, moi le premier, ne serait pas en quête d’une telle réconciliation ? Chez Balzac, Melmoth se réconcilie, non seulement avec la société, mais aussi avec Dieu. La grande idée de Balzac est de montrer qu’en définitive le pacte avec le Diable se dévalue, au fur et à mesure qu’il passe d’un personnage à un autre, aboutissant ‒ et ici nous entrons dans une certaine fantasmagorie, car Balzac n’est plus tout à fait sérieux ‒ à un clerc de notaire « enragé », qui va en ruiner toute la vigueur à force d’excès vénériens. « L’énorme puissance, écrit Balzac, conquise par la découverte de l’Irlandais, fils du révérend Maturin, se perdit ainsi. » C’est donc un peu comme si le Diable voyait se diluer une partie de son pouvoir, ‒contrairement à la puissance divine, qui, elle, se renouvelle constamment. 

Balzac, La Maison Nucingen, précédé de Melmoth réconcilié. Éd. d’Anne-Marie Meininger. « Folio classique ».

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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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