Les textes en vigueur suffisent. Il serait contre-productif de légiférer contre l’antisionisme.


« De l’encre et du temps parlementaire dépensés pour rien » : Barbara Lefebvre a parfaitement résumé l’affaire. Le texte adopté le 3 décembre par l’Assemblée nationale (par 154 voix contre 72), qui fait de l’antisionisme une des formes de l’antisémitisme, est parfaitement inutile puisqu’il n’a aucune valeur contraignante ou normative. Le festival de tribunes publiées à son sujet a en outre permis, à un certain nombre d’intellectuels juifs, de laver de tout soupçon d’antisémitisme des islamo-gauchistes dont beaucoup d’ailleurs, ne voient même pas que leur haine d’Israël, comme celle des « capitalistes » aboutit presque toujours à désigner des juifs, puis les juifs, comme coupables de multiples maux.

Quand l’antisémitisme se cache derrière l’antisionisme…

Défendue par le député LREM Sylvain Maillard, la résolution 361 (publiée sur le site de l’Assemblée nationale avec la mention « petite loi ») a semble-t-il été voulue par le Président de la République. L’objectif louable de ses promoteurs est d’enrayer la progression des actes antijuifs, dont le nombre a augmenté de 74% en 2018 – sans oublier que, depuis 2006, 11 Français ont été tués parce qu’ils étaient juifs. La résolution, qui se réfère à la définition de l‘antisémitisme adoptée par l’Institut international pour la mémoire de l’Holocauste), n’emploie pas le mot « antisionisme » mais évoque les « manifestations de haine à l’égard de l’État d’Israël justifiées par la seule perception de ce dernier comme collectivité juive ». Définition qui a donné lieu à un malentendu intéressé, les adversaires du texte feignant d’y voir la négation de l’existence des 20 % de citoyens israéliens qui ne sont pas juifs.

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Il ne s’agit nullement, donc, de douter de la bonne volonté de Sylvain Maillard, François Pupponi ou Eric Ciotti qui ont tous trouvé le ton juste pour évoquer ces juifs qui ont perdu confiance dans leur pays. Reste que ce débat avait quelque chose de surréaliste. L’émergence et la propagation, dans nos Territoires perdus, de ce qu’on a appelé le nouvel antisémitisme, datent des années 2000. Après les attentats de 2015, il était même devenu possible de le nommer et de dire qu’il ne venait pas de l’extrême droite mais du fondamentalisme islamique. Si des juifs ont quitté la Seine Saint-Denis ou la France, ce n’est pas par peur de l’extrême droite mais parce qu’ils ne se sentaient plus en sécurité dans les quartiers islamisés. La Palestine faisant par ailleurs partie de la panoplie obligatoire des bonnes causes extrême gauchistes, elle est le point de rencontre idéal entre gauchistes et islamistes, autrement dit, l’un des meilleurs ciments de la mouvance islamo-gauchiste. Ajoutez à ce brouet idéologique une bonne dose de haine des riches, et vous avez des Gilets jaunes qui dénoncent le « complot sioniste ». Comme le dit Guillaume Erner, pour pas mal de gens (qui n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe en Israël), le « sioniste » est pire qu’un vampire.

L’agression d’Alain Finkielkraut à Paris

C’est ainsi que, comme l’a raconté François Pupponi, Eva Sandler, dont le mari et deux enfants ont été assassinés en 2012 (avec une autre petite fille) par Mohamed Merah, a, deux ans plus tard, entendu passer, sous sa fenêtre, à Sarcelles, une manifestation où l’on criait : « Mort aux juifs ! Mort à Israël ». Et c’est ainsi qu’en février dernier, Alain Finkielkraut a été agressé par un islamiste qui a hurlé : « Sale sioniste de merde ! » Même les sourds ont entendu qu’il voulait dire « sale juif ».

Que, dans ce climat, la « lutte du peuple palestinien » soit devenue l’alibi idéal pour haïr les juifs-sionistes, il faut vraiment des œillères idéologiques pour ne pas le voir – rappelons-nous le parti antisémi… pardon antisioniste de Dieudonné.

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Bien entendu, les adversaires du texte ont eu beau jeu de brailler qu’on voulait museler la critique d’Israël. Ce qui est presque comique, comme l’était le titre d’un livre de Pascal Boniface : A-t-on le droit de critiquer Israël ? Il serait en effet plus pertinent de se demander si on a le droit de ne pas le critiquer. Israël est l’un des rares Etats dont la remise en cause du droit à exister soit le cœur d’une doctrine politique (si tant est que l’antisionisme mérite ce qualificatif). Dans maints cas, il ne s’agit plus de critique mais de haine. Quand on compare Gaza à Auschwitz, non seulement on commet un crime contre la vérité, mais on installe dans les esprits faibles la conviction que tous les juifs qui aiment Israël sont complices des assassins.

Un texte inutile

En somme, la résolution Maillard est dans le vrai : l’antisionisme est le plus souvent le cache –sexe de l’antisémitisme. Cette résolution est pourtant non seulement inutile, mais dangereuse.

Inutile parce que tout d’abord, répétons-le, il s’agit d’une pure pétition de principe dont la seule vertu est de faire plaisir à ses promoteurs – et à une partie des Français juifs –, et qu’ensuite, la loi française sanctionne déjà l’appel à la haine que ce soit envers les Patagons, les Israéliens ou les pêcheurs à la ligne transgenres.

Elle est dangereuse parce qu’elle nourrit la compétition victimaire et le parallèle délétère entre juifs d’hier et musulmans d’aujourd’hui – ainsi que le sentiment qu’il « n’y en a que pour les juifs ». Elle permet en outre aux islamo-gauchistes qui assimilent toute critique de l’islam à de la haine (tout en faisant passer la haine d’Israël pour de la critique), de s’emparer de l’étendard de la liberté d’expression. Le regretté professeur George Steiner a pensé toute sa vie que la solution nationale n’était pas la bonne pour les juifs – ce qui faisait de lui un antisioniste au sens strict du terme. Il ne souhaitait évidemment pas la disparition d’Israël. Et puis, à tout prendre, mieux vaut laisser passer des discours douteux et leur répondre par l’argumentation que courir le risque, si minime soit-il, de censurer des opinions légitimes, fussent-elles blessantes ou choquantes pour les uns ou les autres.

Cependant, rassurons-nous. Le lendemain de l’adoption de la résolution, histoire de satisfaire tout le monde, Christophe Castaner a annoncé la création d’un « bureau national contre la haine ». Interdire la haine, rien que ça. Il y a quelque chose de touchant dans cette naïveté administrative. À défaut d’extirper le mal du cœur des hommes, il existe des lois censurant, plus modestement, non pas la haine elle-même mais ses expressions les plus dangereuses. Et en tout état de cause, il devrait être possible, encore plus modestement, de faire appliquer les textes qui répriment les agressions.

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