Episode 5 : Mad in the USA


6 avril 2020

Rappel.

« Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux ». C’est plus beau en anglais, “To every thing there is a season, and a time to every purpose under the heaven”. Et certainement encore plus riche en hébreu. לַכֹּל זְמָן וְעֵת לְכָל חֵפֶץ תַּחַת הַשָּׁמָיִם. Au risque de décevoir, j’ai choisi de laisser aux autres le temps de gronder le gouvernement français (je dirai « notre gouvernement ») en me consacrant, ici, à mon pays d’origine. En quoi suis-je américaine ? Sans chipoter, je préciserai que, issue de l’immigration juive de l’Europe centrale du début du 20e siècle, j’étais culturellement européenne avant d’être plus ou moins américaine… et de redevenir, en 1972, corps et biens, européenne.

Les pas-moi-paranos

Début février, le coronavirus se frayait un chemin de l’Asie à l’Europe, provoquant une levée de boucliers chez les pas-moi-paranos. Contre le virus ? Non ! Contre l’ennemi ! Frustrés par l’échec des saloperies de « collusion russe » et d’impeachment, les Democrats, armés d’un virus minable, tentent encore une fois de renverser le Grand Trump. Le ton est donné fin février au CPAC, le congrès annuel des conservateurs, par le directeur (provisoire) du Cabinet, Mick Mulvaney: On nous bassine avec ce coronavirus, c’est de la foutaise ! Peu de temps après cette déclaration tonitruante, Mulvaney est nommé envoyé spécial auprès de l’Irlande du Nord, un poste resté vacant depuis 2017. On n’entend plus parler de lui.

Mais le message est passé. Il est repris, amplifié, diffusé du matin au soir : ce virus, c’est un rhume. C’est moins qu’une grippe… c’est de la foutaise. Ne te laisse pas prendre dans la maille des médias malveillants. La grippe saisonnière tue des dizaines de milliers d’innocents (On rajoutera plus loin les accidents de voiture). Suivant la courbe abrupte du nombre de victimes du Covid-19 aux Etats-Unis, le néo-relativisme évolue. La morbidité de la crise économique remplace la grippe, la liberté constitutionnelle prime sur les lockdowns supposés vaincre le virus « chinois ».  

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Or, ce sont mes amis et collègues « anti-jihad » qui relaient ce discours. Ils savaient autrefois répondre aux calculs de ce genre : le terrorisme tue moins que – au choix – crises cardiaques, criminalité, armes à feu, réchauffement climatique, malbouffe, violence contre les femmes. Oui, ils déballaient le kit du parfait islamiste pour y exposer la stratégie de conquête, l’entrisme, les tenants et aboutissants…

D’où vient ce cynisme qui me sépare de mes anciens alliés ? Longtemps appréciée comme témoin fiable de la montée de l’antisémitisme / antisionisme en France, je suis, depuis les primaires Republican de 2016, excommuniée en raison de mon refus de partager l’engouement pour Donald Trump. C’est lui qui a battu Hillary, ne fais pas la fine bouche. 

Suivez le chef, les yeux fermés

Il ne fallait surtout pas me fier à mon intuition. Je voyais un homme grossier, inculte, sans scrupule et sans conviction, grande gueule, petit esprit, un voyou qui a gagné les primaires en mélangeant mensonges et mépris pour ses adversaires, tous plus dignes que lui. Mais, et c’est la clef de sa prise de pouvoir, il a convaincu le parti et ses électeurs d’une victoire inévitable. La preuve : il est président. 

L’intérêt du cas Trump dépasse la moquerie provoquée un peu partout par cet homme qui ressemble à une caricature en trois dimensions. Ce qui m’intrigue et m’attriste, c’est sa capacité de s’insérer dans la tête de ses disciples. La méthode ressemble un peu au coronavirus qui perce la cellule, lui envoie son ADN et l’oblige à répliquer d’innombrables bébés coronavirus, en épuisant son fond organique. Trump transforme ses fidèles en petits Trump vantards, méprisants, primaires et capricieux … qui me traitent de never-Trumper si j’ose critiquer sa politique, son comportement, ses tweets. 

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Comment concilier la gratitude sioniste envers Trump, pour des prises de position et des décisions inédites en faveur d’Israël, et la désapprobation de ses outrances, insuffisances, incompétence ? Comment lui tourner le dos, face aux dérives antisémites / antisionistes d’un parti Democrat en désarroi ? 

Réactivité face à la pandémie 

L’urgence sanitaire qui frappe l’humanité toute entière met en relief un système bien huilé de glorification / dérogation au service de Donald Trump. Sous prétexte de Make America Great Again, c’est sa petite personne qui est gonflée hors de toute proportion. A chaque étape de la propagation du nouveau coronavirus, à chaque zigzag de stratégie, Trump peut compter sur ses complices pour dire que ce qu’il fait c’est ce qu’il fallait faire et personne n’a fait aussi bien que lui. Le critiquer en temps d’urgence absolue est quasiment criminel.

Au besoin, les Trumpeteers peuvent citer une déclaration stupide par un Democrat aigri. Tous les jours, ils recoupent la tête de ceux qui ont crié au racisme quand le président a fermé les frontières, fin janvier, aux voyageurs en provenance de la Chine. C’était un coup de génie. Rien de la sorte chez les Européens qui meurent nombreux. Six semaines plus tard, il ferme la porte aux Européens, provoquant dans la foulée le retour en catastrophe des Américains hors les murs. On les voyait serrés comme des sardines, bloqués pendant de longues heures dans la demi-douzaine d’aéroports désignés pour leur rapatriement.  

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La moitié du monde est déjà en confinement, Trump résiste et le chœur de Trumpettistes chante ses louanges : the smartest guy in the room [le mec le plus futé qui soit]. Les soignants en tenue de protection, les malades sous tente à oxygène et le président qui brille sous une bâche de complaisance. Les médias sont accusés de catastrophisme. Comme si les États-Unis étaient un monde à part, avec sa propre physiologie. L’OMS, le fameux Dr. Fauci, les gouverneurs des États surtout s’ils sont Democrat, les responsables de santé publique, le régime Obama, les soignants qui se plaignent du manque de matériel, les Européens qui meurent et la Chine qui ment, tour à tour mis en cause, accusés d’intelligence avec l’ennemi, vilipendés. Après avoir balayé d’un revers de main le danger du coronavirus pour les Américains, le président a fini par organiser une task force et un débriefing quotidien. Ça commence avec un long chant a capella : Trump se vante, se félicite d’être le meilleur, se met sur un piédestal, s’accroche des médailles et lance des chiffres impossibles à confirmer sur le terrain. Ensuite, il essaie péniblement de lire le texte, pourtant simple, préparé par son staff. De temps en temps, il lève la tête, se détend et donne son avis sur des choses virales : la plupart des gens infectés peuvent rester à la maison ou aller au travail. Ces gouverneurs qui réclament des respirateurs, des masques et tutti quanti auraient dû être prévoyants. Le gouvernement fédéral n’est pas un service de livraison. Que devient tout ce matériel ? Gaspillé ? Détourné ? Un jour il promet d’approvisionner les hôpitaux en matériel entreposé dans la réserve fédérale, le lendemain il jure qu’il faut compter sur les entreprises privées pour la fabrication du matériel essentiel et cette semaine il fait la moue et déclare que le stock fédéral est « à nous ». Les États n’ont qu’à puiser dans les réserves. La conférence finit en psychodrame : les journalistes posent des questions, le président les insulte copieusement.

Le remède est pire que le mal

Le souci principal du businessman Donald Trump c’est de « rouvrir le pays ». Plus grave qu’un malade de Covid-19 branché sur un respirateur, c’est la Bourse qui baisse, le chômage qui augmente, les affaires au point mort. Lors d’un point presse, le président s’écarte du texte écrit et improvise. Il en a déjà ras le bol des « consignes de distanciation sociales » à peines formulées et mollement appliquées. Nous sommes un peuple vigoureux, passionné du travail. Il faut rouvrir le pays. J’aimerais voir les églises bondées à Pâques ! Deux jours plus tard les spin doctors expliquent qu’il s’agit d’une « aspiration ». De remonter le moral, comme un PDG de choc. Le lendemain, tes amis Trumpistes, exaspérés, t’expliquent que c’était une aspiration. Et ainsi de suite. 

Le confinement ça coince

Bof, c’est trop compliqué. Pas d’espoir de remplir les églises à Pâques (quoique, les édifices religieux dans 14 États soient dispensés de lockdown). Pas de semi-confinement en patchwork, où on se met au travail dans les régions peu touchées, les quartiers riches en anticorps, les bureaux éloignés du virus. Pas de confinement national, trop difficile à organiser sans enfreindre la Constitution. Impossible d’imposer les consignes de distanciation sur une population qui a la bougeotte ; ça restera toujours mi-figue mi-raisin. Que faire ? On fonce sur l’hydroxychloroquine. Le bon docteur Raoult n’a pas plus fort soutien que le président Trump. Les entrepôts fédéraux regorgent de doses du médicament miracle qui seront expédiées d’un bout à l’autre du pays et servies comme des bonbons à tout le monde, infectés ou simplement inquiets, modérément touchés ou à l’article de la mort.   

Le docteur Fauci, immunologiste, est sceptique ? Ce n’est pas lui le boss. On n’a pas encore le résultat des essais cliniques ? Peu importe. Trump se fie à son intuition. 

Il n’est pas le seul à chercher la solution miracle… comme on le verra dans l’Episode 6 : Les croyants.

A suivre…

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