On a failli attendre. Après l’annonce de la mort, dimanche, de deux gamins de Villiers-le-Bel dont la moto était entrée en collision avec une voiture de police, les citoyens-téléspectateurs ont pu craindre, quelques heures durant, d’être privés du spectacle annoncé : un reality-show intitulé « jeunes contre flics » à moins qu’on ne préfère « l’émeute », légèrement plus sobre.

Certes, à peine la nouvelle était-elle connue que des jeunes prêts à jouer leur rôle de jeunes se rassemblaient sur les lieux tandis que circulaient les théories les plus délirantes possibles sur les circonstances du drame. On peut gager que la plupart ne croyaient nullement que les deux gamins avaient été victimes de violences policières. Aucune importance dès lors qu’il s’agissait d’un excellent prétexte pour une soirée de défoulement. Il faut ajouter que le hasard avait bien fait les choses : à quelques jours près, Villiers-le-Bel tombait à point nommé pour marquer le deuxième anniversaire de Clichy-sous-Bois et rappeler à quel point rien n’avait été fait. Une aubaine pour les amateurs de sociologie à deux balles qui adorent pointer un doigt accusateur sur la société tout entière coupable de maltraitance à l’encontre des populations que l’on désigne désormais comme issues de la diversité. (Le fait que l’on puisse employer sans rigoler une expression aussi grotesque prouve à quel point l’esprit de sérieux s’est abattu sur ce malheureux pays, n’épargnant pas les citoyens issus de l’uniformité, également appelés Gaulois.)

Pour qu’il y ait spectacle, il faut un public. On voit mal le jeune-en-colère brûler des abribus (et plus si affinités) et se faire arroser de gaz lacrymogènes à la seule intention de ses voisins de palier. Pas de journaliste, pas d’émeute. Aucun problème : en moins d’une heure, dimanche, une nuée de micros et de caméras s’abattaient sur Villiers-le-Bel. On imagine sans peine le frisson d’excitation qui a dû traverser des rédactions où l’on s’ennuyait ferme en cette fin d’après-midi dominicale. « Génial ! », ont dû se dire certains, à l’image de David Pujadas, surpris en flagrant délit d’euphorie le 11 septembre 2001. Les affaires reprennent…

Il ne restait plus qu’à attendre l’explosion de violence que l’on disait redouter. Les « jeunes » ne déçurent pas leur public. Avec une touchante bonne volonté, ils se conformèrent au scénario écrit d’avance, ânonnant avec docilité les « dialogues » que nous voulions entendre (encore que le terme de dialogue soit assez peu adapté). Ayant compris que l’on attendait d’eux un remake de novembre 2005, ils décidèrent de faire mieux, incendiant directement une bibliothèque – « sans doute des lecteurs en colère », fit drôlement remarquer le maire du Raincy, Eric Raoult.

La seule fausse note vint du Procureur[1. Qu’il est agréable de savoir qu’aucun correcteur ne viendra sournoisement écrire Procureure derrière mon dos !] qui expliqua que, selon les premières constatations, la mort des deux adolescents était accidentelle et ne pouvait être imputée aux policiers. De quoi se mêlait-elle celle-là, encore un peu et elle allait carrément gâcher la fête.

Heureusement, l’inénarrable Mouloud Aounit du MRAP rattrapa ce couac malencontreux, jouant sa partition sans grande imagination mais avec un sérieux qui mérite d’être salué : mardi matin, après une nuit d’affrontements, il s’indignait que l’on ait pu choquer les âmes sensibles de ces grands enfants en disculpant les policiers. On ne la lui fait pas à Mouloud Aounit. Si des policiers circulent dans une cité un dimanche, c’est bien qu’ils ont l’intention de commettre un mauvais coup.

Interrogé sur France Inter, un habitant du quartier livré à la barbarie (malgré les appels au calme des proches des deux garçons) osa dire ce que personne, dans les médias, n’ose même plus penser. « Les deux jeunes ont été vite oubliés et maintenant, ils cassent pour s’amuser », observait-il. On ne s’appesantit guère sur ce témoignage. Il était bien plus amusant d’interroger des émeutiers toujours prêts à expliquer à qui voulait bien les entendre que la police ne les respectait pas et les traitait comme des « sous-hommes », terme sûrement appelé à servir abondamment. (Il est vrai que l’incendie d’une bibliothèque force hautement le respect.) Victimes pour les uns, barbares pour les autres : peu importe, l’essentiel est de faire de l’audience et, on le sait, la guerre des cités, c’est de la bonne came. Inutile de demander aux journalistes d’arrêter de la dealer au citoyen accro. « Ce serait de la censure ! » Peut-être. Reste qu’il suffirait d’imposer un couvre-feu médiatique pour arrêter l’engrenage. Mais justement, ce n’est pas l’objectif. « Il n’y a pas de contagion, les autres banlieues ne s’embrasent pas », pouvait-on entendre mardi sur toutes les ondes. Jusqu’ici, tout va bien.

Bon sang, qu’est-ce qu’ils foutent ces jeunes ? On va encore attendre longtemps ?

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