Quand Emmanuel Carrère tombe dans les pires travers de l’autofiction avec Yoga.


« Une phrase doit être un bon vecteur d’électricité », écrit Emmanuel Carrère dans son nouveau livre. Alors un court-circuit a dû se produire assez rapidement. Et la nuit est tombée. On a retrouvé un peu de lumière lorsque l’auteur évoque la mémoire de son ami Bernard Maris assassiné lors du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo par des terroristes islamistes.

Coupure de courant page 215

Puis ce fut la coupure définitive à la page 215 avec cinq adverbes indigestes. En fait la réussite de cet essai au sens où l’entendait Montaigne, à savoir un récit qui s’essaie, prend une voie, puis une autre, tâtonne, digresse, réside dans son titre Yoga. Après deux mois de confinement, la peur d’un étrange virus, entretenue par les politiques, une société fracturée, en proie à l’intolérance et à la violence, c’était miser sur l’efficacité.

A lire aussi, un autre son de cloche, Serge Féray: «Yoga», un livre de bonne foi

D’autant plus que l’éditeur, madré, s’est bien gardé de donner un genre à ce pavé autobiographique. Le yoga, la méditation, retrouver le bon chemin, la vie saine, le corps souple, occupent l’interminable première partie. Carrère a décidé de se retrancher du monde en compagnie de quelques autres humains épuisés et paumés pour pratiquer la méditation. Il faut dire que sa vie fut un vrai calvaire depuis la naissance. L’enfance vécue dans le XVIe arrondissement, les études dans un prestigieux lycée, les déambulations sur la montagne Sainte-Geneviève, ça laisse de profondes séquelles. Mais l’auteur a de l’humour, un humour grinçant. À la fin du livre, il avoue que la méditation, au fond, « c’est pisser quand on pisse et chier quand on chie » (page 351). Au moins, avec Les Essais, de Montaigne, l’esprit y gagnait en sagesse et surtout en hauteur.

Séquestré volontaire dans son stage de remise en forme spirituelle, Carrère apprend par hasard le carnage de Charlie Hebdo. Le terrorisme entre alors dans le récit pour déboucher sur la terrible dépression de l’auteur, direction Sainte-Anne, avec une série d’électrochocs, un traitement à la kétamine et le besoin irrépressible d’être euthanasié tant la vie paraît insupportable à presque soixante ans.

Où est passé l’auteur de l’excellent Limonov ?

On s’ennuie de plus en plus ferme à découvrir l’univers de cet homme diagnostiqué bipolaire, et on regrette son Limonov qui nous avait conquis. Nous ne sommes pas à l’hôpital psychiatrique de Rodez, en pleine occupation allemande, avec les quelques milliers de malades, dont Artaud, que les dirigeants de Vichy tentèrent d’éliminer physiquement puisqu’ils les considéraient comme des dégénérés (40 000 morts !). L’expérience d’internement subi par Carrère ne contribue pas à rendre puissant son ouvrage, bien au contraire. Ça ne décolle jamais. On est loin du Vang Gogh le suicidé de la société, d’Artaud, rédigé après une série d’électrochocs. L’auteur, du reste, semble se rendre compte que le livre lui échappe et que son égocentrisme emporte tout. Il évoque son « narcissisme insatiable ».

A lire aussi, Guilaine Depis: «Le Temps gagné»: que Saint-Germain-des-Prés n’oublie pas la littérature!

On le retrouve ensuite en Grèce en formateur bénévole pour les réfugiés afghans. L’un d’entre eux, Hamid, est aussi beau que le Delon de Rocco et ses frères. Tant mieux pour lui. Bien sûr, Carrère profite de ce récit sans but (Mais c’est le chemin qui est le but, paraît-il) pour citer des extraits de ses précédents ouvrages et pour nous révéler qu’il ne tape que d’un doigt. Damned ! Carrère évoque Paul Otchakovsky-Laurens, l’éditeur qui a publié l’ensemble de son œuvre, mort le 2 janvier 2018, « sur une petite route de Guadeloupe ». POL n’aura donc pas lu ce livre. Aurait-il demandé à son auteur de couper et reprendre ? Nous ne le saurons jamais. Mais on peut raisonnablement penser que oui.

Lithium et moraline

Carrère cite certains écrivains, comme Michel Houellebecq. Il avoue être jaloux de lui. On le comprend. Les romans de Houellebecq donnent à réfléchir par temps de catastrophe. On prédit le prix Goncourt à Yoga. L’auteur prend du lithium mais il est également sous moraline. Il parle de Jean-François Revel, loue ses remarquables livres « éblouissants d’intelligence ». Il écrit : « Je n’en connais pas de meilleurs sur Proust, pas de vues plus justes ni plus orwelliennes, sur le totalitarisme et l’obscénité des intellectuels de gauche. » Il peut, en effet, le dire puisque ces intellectuels-là sont morts avec la gauche qu’ils ont précipitée dans le néant.

Mais, avec une pointe de perversion, Carrère montre aussi un Revel minable, alcoolique, « poussant son caddie exclusivement rempli de bouteilles de pinard, lui-même apoplectique, sans cou, renfrogné… » Il faut bien décrire sous un sale jour le brillant penseur libéral qui a mis en lumière les failles des démocraties occidentales. Et puis, il y a l’uppercut à son ancien ami Renaud Camus, édité jadis chez P.O.L, « aujourd’hui un idéologue d’extrême droite, inventeur de la théorie du ‘’ grand remplacement ‘’ (des bons français de souche par les Nègres et les Arabes) ». Le sujet aurait exigé un traitement moins caricatural.

Au bout du chemin, donc, le Goncourt est possible.

Pendant ce temps-là, la dictature sanitaire s’intensifie, le chômage de masse progresse, les faillites se multiplient et les provinces de France supportent de moins en moins cette petite caste qui les méprise en se caressant le nombril.

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L

Vous venez de lire un article gratuit. Vous appréciez Causeur ? Soutenez-nous en vous abonnant ou en achetant notre magazine

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite