Déçu par les journalistes dont il juge la plume trop médiocre, Emmanuel Macron a pris l’habitude de cajoler quelques écrivains choisis, qu’il va parfois jusqu’à inviter lors de déplacements officiels dans l’espoir d’acheter leur mansuétude à l’égard de ses mandats présidentiels. À l’heure actuelle, les chouchous de l’Élysée se nomment Emmanuel Carrère, Giuliano da Empoli, Dany Laferrière et Wajdi Mouawad. D’autres figures littéraires, en revanche, inspireraient désormais une franche méfiance, voire une crainte assumée: Édouard Louis, Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut ou encore Michel Onfray.
Le président de la République « choie les écrivains » et est, je crois, sincèrement épris de littérature. A priori, ce n’est pas le pire moyen pour se faire façonner une légende… Mais encore faut-il qu’il y ait de quoi : de la substance, de la grandeur, de l’épopée, de l’efficacité, moins de souci de soi et davantage de service du pays, pour la forger !
Et que les écrivains choisis dans et par le cercle présidentiel puissent la trouver et ériger en mythe ce qui pourrait n’être au fond qu’une quotidienneté surchargée !
Je ne doute pas que, autour de lui, certains – je songe notamment à Baptiste Rossi, qui est souvent sa « plume » – soient capables de lui suggérer des noms d’écrivains conformes au souhait présidentiel d’exclure « des opposants caractérisés. ». « On ne propose pas Édouard Louis », selon un proche d’Emmanuel Macron. Le tout est rapporté dans un excellent article de Martin Bernier, publié dans Le Figaro[1].
Principe de précaution
On comprend cette prudence, qui vise à ne pas transformer les rencontres – même littéraires, mais est-il possible d’échapper peu ou prou à la politique ? – avec le président en foire d’empoigne. Mais ce dernier, en poussant trop loin le principe de précaution, ne s’est-il pas privé de lumières et d’avis qui auraient été certes moins équilibrés, voire moins complaisants, mais en réalité plus signifiants et plus utiles, et sans doute, en cette période de crise et de délitement, plus nécessaires que jamais ?
Parmi ceux que le président a déjà conviés à ces réunions et échanges, je suis certain qu’au moins Emmanuel Carrère et Pascal Bruckner n’ont pas hésité à « parler vrai ». Mais cette manière de procéder — le Prince invite, et l’on s’y rend — ne garantit pas une sincérité absolue.
D’autant plus que, par une aberration totale — dont on se demande dans quelle tête elle a pu germer, et que je me refuse à attribuer au seul président, que l’on sait pourtant méfiant à l’égard de Michel Onfray, Régis Debray et Alain Finkielkraut —, ceux-ci ont été ostracisés au motif surréaliste qu’« ils regardaient avec les yeux d’hier le monde d’hier ». Ce point de vue est totalement inepte.
A lire aussi, Stéphane Germain: Des mots pour ne pas dire
À supposer qu’ils aient accepté ces échanges, cette confrontation — ce dont je doute fort pour Michel Onfray et Régis Debray —, ils auraient pu démontrer au président qu’ils regardent avec les yeux d’aujourd’hui le monde d’aujourd’hui, à travers la comparaison ou la nostalgie — sentiment nullement honteux — d’un certain monde d’hier. Rien n’aurait été plus éclairant pour Emmanuel Macron que d’entendre, de la part de ces intelligences brillantes, n’attendant ni n’espérant rien, des analyses de ce qu’il aurait dû être et accomplir, formulées avec une liberté et une expérience — du moins pour Régis Debray — sans égales. Il s’est privé, par confort, de visions décisives et décapantes sur le cours de son second quinquennat ; il en aurait fait ce qu’il voulait. Quitte à susciter des liens entre politique et littérature, autant aller au plus profond, au plus intense de la relation.
Cette dernière, même exemplaire sur le fond comme sur la forme, n’aurait évidemment engendré aucune possibilité de légende, puisqu’elle aurait au contraire mis en pleine lumière la crudité du réel et du pouvoir. Elle aurait davantage dissipé les illusions qu’elle ne les aurait sublimées.
Dur métier
Où, ailleurs, aurait-on pu trouver de quoi inventer une légende ? Sans appartenir au camp de ceux qui, du fait de la contestation importante de sa politique, dénient au président toute intelligence et nombre de qualités, le traitant avec mépris et dérision, je ne vois pourtant nulle part les éléments — un récit, des miracles, une puissance, une réussite — susceptibles de nourrir une cause légendaire.
Les traits de résistance parfois exceptionnels de la personnalité présidentielle – son sommeil très réduit, sa manière de solliciter à n’importe quelle heure, sa façon solitaire de présider, sa conviction de savoir mieux que quiconque, sa perception à la fois lucide et brutale des Français – constituent un terreau anecdotique et psychologique, l’expression d’une singularité. Mais rien, en cela, qui possède l’épaisseur propice à l’imagination et aux songes d’une légende, celle-ci se nourrissant certes du réel, mais toujours au-delà de lui.
Pourrait-on aller jusqu’à soutenir qu’Emmanuel Macron, à la recherche d’une légende introuvable, a négligé la pâte du présent et, par certains côtés, le dur métier de présider ?
[1] https://www.lefigaro.fr/vox/politique/en-choyant-les-ecrivains-emmanuel-macron-tente-d-ecrire-sa-legende-20251230
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




