Pour l’historien Yuri Slezkine, l’Occident post-totalitaire manque de cause à défendre. Affaiblies par la mondialisation et le droit-de-l’hommisme, nos démocraties nationales traumatisées par la Shoah font pâle figure face au dynamisme chinois.


Causeur. Dans votre essai, Le Siècle juif, vous distinguez deux catégories de peuples : les « apolliniens » et les « mercuriens ». À quoi correspond cette distinction ?

Yuri Slezkine. Les sociétés traditionnelles se divisent entre producteurs de nourriture et fournisseurs de services. J’appelle les premiers apolliniens, car ils sont chasseurs, bergers ou paysans, autant de métiers associés à la figure du dieu Apollon. Quant aux mercuriens, à l’image du dieu du commerce Mercure qui se joue des frontières avec ses sandales ailées, ils ne se nourrissent pas eux-mêmes, mais remplissent des tâches traditionnellement perçues comme trop dangereuses ou impures par les populations apolliniennes qui les environnent. Ils sont soit recrutés en tant qu’étrangers pour accomplir ces missions, soit deviennent étrangers en les accomplissant.

À quelles tâches pensez-vous ?

Tout ce qui est étranger au monde familier : communiquer avec des mots différents – souvent magiques –, s’aventurer vers des terres et des tribus différentes, soigner les corps, fabriquer certains objets, travailler le feu et les métaux, manipuler de l’argent… Dans certaines sociétés, ce travail est assuré par des experts, issus de groupes ethniques particuliers – Juifs, Chinois en Asie du Sud-Est et en Amérique, Indiens installés en Afrique de l’Est, Libanais d’Afrique de l’Ouest et d’Amérique latine, gens du voyage, etc.

Auteur du Siècle juif (La Découverte, 2009), Yuri Slezkine est chercheur associé à l’université d’Oxford et professeur à Berkeley. Dernier ouvrage traduit en français : La Maison éternelle (La Découverte, 2017).
Auteur du Siècle juif (La Découverte, 2009), Yuri Slezkine est chercheur
associé à l’université d’Oxford et professeur à Berkeley. Dernier ouvrage
traduit en français : La Maison éternelle (La Découverte, 2017).

Tous ces mercuriens perpétuent un lien dans le temps avec leurs ancêtres, alors que les apolliniens s’enracinent davantage dans l’espace. Fussent-ils sédentarisés au même endroit depuis longtemps, les mercuriens restent des exilés, car ils se sentent étrangers à leur environnement. Apolliniens et mercuriens se considèrent respectivement comme fixes et enracinés pour les uns, changeants, temporaires et nomades pour les autres. Ces différences font qu’ils se méfient et se méprisent les uns les autres. La plupart des agriculteurs jugeant par exemple immoral de manipuler de l’argent, cette tâche devient le fait des mercuriens.

… notamment des Juifs, ce qui est à l’origine de tenaces préjugés antisémites. Pourquoi les Juifs de la diaspora incarnent-ils les parfaits mercuriens ?

Si les Juifs sont remarquables, c’est par leur longue expérience des tâches mercuriennes en Europe, le continent qui dominait le monde et a inventé la modernité. Les Juifs maîtrisaient en effet les tâches centrales de la vie moderne, que sont l’interprétation des textes et le financement de l’entrepreneuriat. C’est fondamental dans le monde actuel, aussi bien dans l’éducation supérieure, l’entreprise, la science, le journalisme, le droit, la médecine. Par conséquent, au xxe siècle, pour beaucoup de sociétés apolliniennes, devenir moderne signifiait à maints égards devenir juif : plus mobile, plus urbain, intellectuellement plus souple. Quand ce processus a été enclenché en Europe, les Juifs ont perdu leur niche mercurienne et sont devenus encore plus étrangers qu’auparavant.

Le XXe siècle est celui des totalitarismes, communiste et nazi, et de l’Europe saignée par la Shoah. N’est-ce pas incongru de le qualifier de « siècle juif » ?

Je parle de « siècle juif » d’abord parce que le xxe siècle a été à la fois celui d’un succès juif frappant et celui d’une catastrophe juive unique. En second lieu, parce que la plupart des nations européennes sont devenues plus « juives », au sens que j’ai déjà donné. Troisièmement, parce que ces mêmes nations européennes sont devenues plus nationalistes – au sens de l’Ancien Testament. Chaque terre est devenue promise, chaque peuple élu, chaque langue nationale adamique, chaque capitale Jérusalem.

Ce mimétisme a-t-il conduit les États-nations européens en gestation à absorber ou exclure leurs habitants juifs ?

Au tournant des xixe et xxe siècles, la plupart des États européens ont eu des difficultés avec leurs populations juives. Réciproquement, la population juive avait également des difficultés avec son nouvel environnement. Ayant perdu la fonction particulière qu’ils occupaient dans l’Europe traditionnelle, les Juifs n’appartenaient pas vraiment aux États nouvellement nationalisés sur une base ethnique. Il en est allé différemment en France et aux États-Unis, car ces deux pays mettaient l’accent sur la nature civique de leur État. Mais dans des pays comme la Hongrie ou l’Allemagne et ailleurs en Europe de l’Est, là où ils constituaient la majorité de la classe moyenne et une part substantielle de l’élite intellectuelle, le conflit entre les Juifs et l’État a été particulièrement flagrant.

Au point d’atteindre le sommet de l’horreur durant la Seconde Guerre mondiale lorsque l’Allemagne nazie a exterminé une grande partie des Juifs d’Europe. Quelles ont été les conséquences de la Shoah sur l’exode juif du xxe siècle ?

La tragédie de l’Holocauste a bouleversé l’équilibre entre les trois grandes migrations qui représentaient pour les Juifs trois options géographiques et idéologiques modernes : l’émigration vers la Palestine pour bâtir une nation apollinienne comme les autres (Israël), l’émigration vers l’Amérique pour vivre dans le monde du libéralisme non ethnique et l’émigration souvent oubliée de l’ancienne zone de résidence juive de l’ex-Empire russe vers les villes de l’Union soviétique. Après l’Holocauste, l’option sioniste a bondi – à New York et Moscou, aussi bien qu’à Tel-Aviv.

De 1917 aux années 1930, l’URSS a fait profession de philosémitisme ava

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Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur

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