Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven, est le livre dont le tout-Paris parle. Le philosophe n’a jamais digéré les confessions de sa première femme, Justine Lévy, dans Rien de grave. Enthoven dit du Temps gagné qu’il s’agit d’une histoire « entièrement imaginée puisque il l’a vécue d’un bout à l’autre »… Guilaine Depis vient de lire le roman.


 

Chaque dimanche matin, mon rituel consiste à aller acheter la presse rue Grégoire de Tours avant de me poser dans un café rue de Buci pour commencer, impatiente, à la consulter sur place.

Croiser un personnage de roman dans la rue

Or, ce dimanche n’était pas un dimanche comme les autres, puisque je suis tombée en chemin sur une connaissance, journaliste littéraire, attablée dans mon café. Nous sommes fin août, subtile transition entre les grandes vacances et la fameuse rentrée, l’esprit encore à moitié englouti dans le farniente estival, personne ne m’attend, je suis libre comme le vent et décide de m’asseoir prendre un café avec cette journaliste que je connais de longue date. A peine suis-je installée face à elle que le nommé « Isidore » dans le roman de Raphaël Enthoven traverse la rue face à nous ; et voici la conversation lancée.

La journaliste qui m’avoue sans problème ne pas encore avoir eu entre ses mains Le Temps gagné commence par juger la démarche de Raphaël Enthoven sur des critères qui n’ont rien à voir avec la littérature – puisqu’elle ne l’a pas lu ; seulement des rumeurs et des extraits chocs sortis de leur contexte – La grande mode de notre époque consistant à exécuter un écrivain sur quelques lignes dites « scandaleuses » sans chercher à se plonger dans l’œuvre, mon amie (appelons-la X) ne dépareille pas.

Un roman « méchant »?

X commence par s’indigner de la « méchanceté » de Raphaël Enthoven qui utilise la littérature pour « régler ses comptes » avec les siens (1) ; X m’assure connaître « Isidore » en vrai et qu’il n’a rien à voir avec le « gros con » de bourreau d’enfant décrit dans le roman ; elle me confie qu’il ne se souviendrait que « d’une seule paire de gifles » administrée à Raphaël enfant, alors qu’il m’a semblé en recevoir cent avec le narrateur à la lecture de son roman. Et je crois bien volontiers X.

Nul ne fait de bonne littérature avec des bons sentiments. La littérature doit demeurer un oasis où l’on peut exprimer son inavouable en toute quiétude

Comme je croyais sur parole l’année dernière à la fois la prodigieuse confession orléanaise de Yann Moix en même temps que l’autre son de cloche apporté par son frère Alexandre, justifiant la violence des parents Moix envers leur aîné comme les ministres de l’Intérieur successifs justifient l’emploi de la force par la seule source de violence légitime (l’Etat) pour maîtriser les débordements de la violence illégitime.

Avoir eu une enfance malheureuse est un droit inaliénable

Raphaël Enthoven met lui-même en garde ses lecteurs en incipit « Cette histoire est entièrement imaginée, puisque je l’ai vécue d’un bout à l’autre ».

En littérature, il est hors-sujet de s’interroger sur la réalité effective des sévices, des tics ou des TOC racontés par un tel. Il existe autant de grilles de lecture et de perception de la douleur et de l’humiliation pour une gifle que de sensibilités humaines différentes. Si l’écriture d’un tel roman autobiographique fait appel à la mémoire, elle est toujours réinvention, réinterprétation. Raphaël Enthoven écrit ce qu’il a sur le cœur, et personne ne peut lui contester sa souffrance d’enfant fondatrice, et qui a fait de lui l’écrivain qu’il devient avec Le Temps gagné en 2020. Car il est le seul à l’avoir expérimentée dans son cœur, dans sa tête, dans son corps.

Le livre est extrêmement courageux et il faut vraiment être un imbécile (ou ne pas l’avoir lu comme X) pour affirmer que Le Temps gagné est le récit d’un homme ingrat n’aimant pas ses parents. Winnicott disait que le bon parent n’existait pas, qu’on devait tout juste aspirer à être une « good enough mother ». Qu’on l’aime trop ou pas assez, on fait consciemment ou pas, toujours du mal à son enfant.

Personne n’est un personnage de roman, qui est toujours (re)création

Au contraire de X, qui prévoit des « procès » familiaux pour ce livre, je pense de mon côté que les très intelligents parents de Raphaël Enthoven – deux excellents écrivains l’un et l’autre – savent ce qu’est la littérature et seront au final capables de prendre de la hauteur et davantage fiers d’avoir donné la vie à un écrivain génial que blessés de certaines phrases parfois un peu dures pour eux. J’évolue dans le milieu littéraire depuis plus de 16 ans ; j’ai beaucoup observé et tiré des leçons de ce genre de péripétie où la littérature nous gicle au visage et peut faire du mal si l’on n’est pas assez fort pour s’en dissocier, s’en élever. Pour supporter de devenir un personnage de roman, il est vital de prendre de la distance, de divorcer de son clone littéraire, de se convaincre que l’on n’est pas lui. Que c’est simplement un portrait – forcément subjectif car marqué par l’œil du peintre – une réalité tronquée, un parti pris d’artiste.

Christine Angot qu’on interrogeait un jour sur cette question des êtres de papier pouvant tourmenter ceux de chair et d’os qui les ont (avec plus ou moins de fidélité) inspirés avait répondu quelque chose dont ma mémoire qui flanche ne se souvient qu’approximativement : Les personnages sont capturés dans le papier, ils resteront d’immuables chrysalides, et leurs modèles deviennent de beaux papillons qui restent libres de les abandonner, de les oublier pour toujours et de s’envoler vers la lumière. Ces êtres de papier n’ont aucune importance et ne devraient pas avoir le pouvoir de faire du mal, puisqu’ils n’ont aucune réalité : ils sont seulement conçus dans l’imagination d’un auteur. Aussi peu fiable que tout ce qui est humain et donc ressenti, personnel, intime. Que ce soit la vérité de Raphaël Enthoven ne fait nul doute, mais sa vérité n’est pas la Vérité. C’est sa perception du réel.

A lire aussi, Thomas Morales: Le blues du critique

Rien à voir avec un rapport de détective ni avec une enquête de police. La vie est plus complexe que la perception du seul Raphaël Enthoven qui n’a jamais interdit à ses parents ni même à son beau-père d’écrire leurs versions des tranches de vie passées ensemble. « Faustine » l’avait d’ailleurs allègrement devancé dans cet exercice littéraire. Que ressortirait-il d’un livre d’ « Isidore » ? Peut-être son beau-fils était-il véritablement un garnement insupportable à recadrer à tout prix ? La littérature n’est pas là pour trancher un débat, mais en exposant ses douleurs d’enfant pour s’en libérer triomphant.

Où est la vérité ? Le vrai littéraire qui se plonge dans Le Temps gagné s’en fiche ! Car ce qui importe avant toute chose dans Le Temps gagné, c’est la beauté de l’écriture, les souvenirs sont retranscrits de manière si précise, épatante, extraordinaire qu’ils en paraissent presque louches, magnifiés. Je pense à Métaphysique des tubes où Amélie Nothomb raconte les trois premières années de sa vie, ou ce dont elle croit se souvenir d’après les récits qu’on lui en a fait. Il y avait là aussi réinvention du réel à partir de bribes amalgamées et assemblées avec talent par son travail d’écriture. L’écrivain se souvient d’un détail, tire sur le fil, et l’imagination développe, prend le relai.

L’essence de la littérature?

A quoi sert un écrivain si ce n’est à (re)créer de la sorte de la beauté, des émotions ? A peindre surtout à travers son expérience de la vie des archétypes universels et intemporels : la figure du traître, celle du parâtre, celle du prof dépressif peupleront les imaginaires de milliers de lecteurs durant plusieurs décennies. Que les modèles qui ont suscité ces figures à Raphaël Enthoven soient ou non encore en vie et ressemblent (ou non) à leurs doubles de papier indiffère. Comme Molière, revisité ainsi que bon nombre d’auteurs dans le livre, Raphaël Enthoven a réussi à constituer des archétypes hauts en couleur, particulièrement incarnés.

Nul ne fait de bonne littérature avec des bons sentiments. La littérature doit demeurer un oasis où l’on peut exprimer son inavouable en toute quiétude. Une fois devenu de l’art, l’inavouable est figé en objet, se désolidarise des êtres qui l’ont inspiré. La littérature est là pour fixer un instant, un parfum (qu’il s’agisse d’urine de chat ou de la peau de Béatrice), faire rêver, sourire, émouvoir. La littérature en nous permettant de nous situer dans une histoire, élabore notre passé, nous permettant de faire la paix avec notre présent et de prendre notre élan pour bâtir notre avenir.

Un livre complexe et violent…. comme la vie

L’admiration, la tendresse et la complicité infinies pour son (objectivement) brillant père suintent à chaque page et le rendent très attachant, au point que l’explosive brouille pour Béatrice semble un désordre dans l’harmonie de ce duo gémellaire si solide. Raphaël Enthoven a sans aucun doute reçu en héritage le sens de la formule, les expressions percutantes, l’esprit fin de son père. Concernant sa mère il faut lire le livre jusqu’au bout pour mesurer son admiration sereine (et presque nostalgique pour ne pas avoir eu la chance de pouvoir – ou savoir ? – l’éprouver plus jeune à sa juste mesure) pour celle qui apparaîtra enfin sous les traits d’une maman douce et aimante, protégeant les amours de son fils.

Le Temps gagné est un livre violent comme la vie avec tout ce qu’il faut de coups, de larmes, de colère et de sperme. On y suit l’itinéraire d’un gosse en souffrance devenant un adolescent affamé de lectures qui puise dans les livres la matière de son futur raisonnement d’adulte. L’accès à la philosophie n’était nullement dans le berceau de Raphaël, ce fut son propre cheminement, une destination lointaine vers laquelle il a patiemment avancé de maître en maître, tirant une leçon de chacun d’entre eux.

Un roman d’apprentissage d’un enfant du XXème siècle

Parallèlement à l’apprentissage de la philosophie, le lecteur suit amusé par tant d’audace et de franchise (il se découvre « beau ») le parcours sensuelo-sexuel de Raphaël qui ne s’avère pas plus facile que le premier, intellectuel.

Le roman s’achève en majesté puisque l’auteur a eu un coup de foudre durable pour Béatrice qui semble réunir toutes les qualités du monde. Voilà un portrait si flatteur d’elle qu’on peut y percevoir une forme d’amour éternel pour son insolente liberté qui n’a d’égale que son époustouflant naturel. La grâce avec laquelle elle évolue dans le monde irradie Raphaël et lui révèle enfin ce qu’est l’Amour. Comme si elle l’entraînait dans une terre inconnue magique, où la vie prend un sens en se densifiant.

La madeleine du Club Dorothée

Mais Le Temps gagné est aussi un roman très drôle avec certains passages jubilatoires, en particulier la relation délicieusement atypique entre le père de Raphaël et son employée de maison, Mafalda, qui semble souvent mener la barque ! Le Temps gagné fait aussi revivre leur jeunesse aux quadra dont je suis, entre Rocky, Rambo et Les Chevaliers du Zodiaque. Ce qui est plaisant dans le livre de Raphaël Enthoven, c’est qu’il fait feu de tout bois avec toutes les références culturelles d’une génération pour forger son esprit philosophique. Le Club Dorothée, Nietzsche, même combat ! Tout est prétexte à penser et à s’élever. Avec les chansons de Renaud en guise de fond sonore comme madeleine.

A lire aussi: BHL, réac asymptomatique

« L’écriture est l’instrument qui nous aide à discerner nos défauts, nos vices, et aussi celui qui nous en délivre. Nous nourrissons notre œuvre de nos souffrances, tout en sachant que c’est elle qui nous en guérira » écrit un écrivain au nom tristement devenu imprononçable dont l’œuvre m’est chère. Raphaël Enthoven s’est plié avec honnêteté à l’exercice, puisqu’il ne s’épargne pas, ne se fait aucun cadeau – il n’omet pas les épisodes de sa vie où il tient des propos odieux, intolérables – si bien que le lecteur peut se poser la question de sa « méchanceté » brandie tour à tour par ses deux parents au fil du livre. Méchant, Raphaël Enthoven ? Question de point de vue… La vie n’étant de toute façon pas gentille, nous n’avons aucune raison de l’être spontanément non plus. Mais la littérature, elle, n’est pas méchante. Elle est une histoire qui nous emporte, racontée avec style. Juste une histoire.

Ce qui importe, c’est que Le Temps gagné est un grand livre qui se dévore avec plaisir et qui peut être une manière de s’initier à la philosophie en ramassant comme le Petit Poucet les noms d’auteurs qui ont permis à Raphaël Enthoven de se construire.

Vous venez de lire un article gratuit. Vous appréciez Causeur ? Soutenez-nous en vous abonnant ou en achetant notre magazine, en kiosque le mercredi 2 septembre.

Le Temps gagné, de Raphaël Enthoven (éditions de l’Observatoire, 2020), 525 pages.

Lire la suite