Comme les aventuriers partis à la conquête de l’Amérique autrefois, nombre de migrants se ruent actuellement vers l’Europe. Non pas seulement parce qu’ils sont persécutés, mais parce qu’ils entrevoient notre continent comme un nouvel eldorado.


Les grands mouvements de population ont bien souvent pour trame de fond des mythes et des chimères bien plus que des réalités tangibles.  Il n’y a rien de rationnel à se jeter sur des barbelés tranchants à Ceuta ou à verser des fortunes à des bandits sanguinaires en Libye, comme il n’y a rien de logique à vouloir ouvrir nos ports à tous ceux qui traversent les frontières illégalement. Dans les deux cas, c’est du délire. Or, tout grand cataclysme migratoire semble avoir besoin d’un délire collectif pour advenir.

Il y a cinq siècles, les Européens se sont mis en tête de se jeter dans l’Atlantique dans l’espoir de rejoindre le Nouveau Monde. Tous ne fuyaient pas la misère et la persécution religieuse. L’immense majorité était mue par une pulsion irrésistible : faire fortune rapidement. S’emparer de l’or à tout prix.

Soif d’or

Aucun danger, aucune menace ni admonestation n’aurait pu dissuader les aventuriers en quête de l’Eldorado. Ibériques, Italiens, Français et Anglo-saxons étaient obsédés par cet empire baigné dans l’or, une terre lointaine semée de pierres précieuses et peuplée de gentils indigènes. Ces habitants natifs ou premiers étaient censés accueillir l’explorateur européen les bras ouverts pour lui offrir tous les délices de la terre promise.

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On doit l’exploration du Brésil aux bandeirantes de São Paulo, des colonnes d’aventuriers cruels et cyniques dont la seule préoccupation était de trouver l’Eldorado. Grâce à eux, la « civilisation » a pénétré au plus profond du territoire, au point d’atteindre le Pérou en remontant le cours du bassin de l’Amazone ! Or, les bandeirantes n’avaient que faire de propager la civilisation et le catholicisme, ils étaient pris par la fièvre de l’or. Ils croyaient en l’existence d’un royaume sublime où ils n’auraient eu qu’à se baisser pour ramasser les métaux précieux. Ils ne l’ont jamais trouvé car il n’existait pas.

Sans le vouloir, les bandeirantes ont aidé à fonder les villes du futur Brésil le long des fleuves et des vallées qu’ils ont dévastés, ils ont créé une nouvelle race par le viol et la polygamie, ils ont propagé l’agriculture car ils faisaient suivre les troupeaux de vache pour se nourrir et se vêtir. Autant de conséquences inattendues et non-désirées de leur obsession pour l’or et l’enrichissement immédiat.

Eldorado et « Dieu Blanc »

Les Indiens aussi avaient leur mythe et il a causé leur perte. Ils croyaient, du moins dans les premiers temps, à l’idée du « Dieu Blanc » ou « fils de Dieu », une dangereuse illusion qui les as poussés dans les bras de leurs futurs bourreaux. Les récits des missionnaires et des aventuriers du XVIe siècle décrivent la spontanéité et la bienveillance avec laquelle les tribus indiennes (surtout au Brésil) ont accueilli les Européens. Nous connaissons tous la suite : génocide, esclavage et déportation.

Au bout du compte, ni le mythe de l’Eldorado ni celui du « Dieu Blanc » n’ont été d’une quelconque utilité à ceux qui les ont crus et défendus. L’or des Amériques a enrichi les couronnes d’Espagne et du Portugal tandis que les chercheurs d’or sont morts dans l’anonymat. Et les Indiens ont cédé la place à une population nouvelle.

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Ces illusions (qui nous semblent ridicules et risibles avec le recul) ont permis de déplacer des populations sur des milliers de kilomètres et de les installer dans des écosystèmes qui leur étaient a priori hostiles. La folie de l’or et la folie des Indiens ont aidé à forger un monde nouveau que nous nommons Californie, Mexique et Brésil.

Vous me voyez venir. L’énorme mouvement migratoire de notre époque, celui qui va repeupler l’Europe Occidentale, est lui aussi porté et animé par des mythes puissants. Lesquels ?

La ruée vers l’Europe

Chez les candidats à l’émigration, on trouve une croyance commune dans le mythe d’une Union Européenne sublimée. Une terre d’abondance débarrassée des aléas de la condition humaine : la frustration, la douleur et la peur de la mort. Chimère ridicule, mille fois dénoncée dans les médias mais qu’aucun démenti ne semble atteindre. Par milliers cet été, ils se sont jetés dans la Mer Méditerranée et se sont faits subjuguer par des trafiquants en Libye et en Grèce. Gestes désespérés qui évoquent la témérité des explorateurs ibériques et italiens d’antan qui se lançaient dans la traversée de l’Atlantique en dépit du bon sens. Il y a tout de même une différence de taille : à l’époque, on donnait sa vie pour une fortune fulgurante, aujourd’hui, on se noie pour une Carte Vitale. Christophe Colomb et Américo Vespucci voulaient la richesse et la gloire, les migrants d’aujourd’hui aspirent au confort et à l’anonymat de l’Etat-Providence. A chaque époque, son souffle vital.

Bien entendu, les portes doivent demeurer ouvertes devant les véritables réfugiés, personne n’en doute. Mon propos s’intéresse à ces milliers de jeunes, en bonne santé, capables de marcher 5000km mais incapables de défendre leur village contre une poignée de voyous en Toyota. Soyons sérieux : la plupart des candidats à l’émigration ne fuient pas les persécutions. Ils courent après une chimère qui a pour nom : l’Europe.

Un accueil favorable

Du côté des autochtones, une autre chimère, très puissante elle aussi, domine les esprits et leur commande de désirer l’immigration. Il s’agit de la doctrine progressiste qui promeut le transfert des populations du sud vers le nord et excommunie quiconque ose douter de la sincérité de cet élan « humaniste ». Ce n’est rien d’autre qu’une fantaisie, une dangereuse fantaisie dont nous percevons le goût amer à chaque fait divers. Nous vidons le sud de sa jeunesse et de ses forces vives et nous tuons dans l’œuf tout espoir de réforme dans les pays d’origine. Ce faisant, nous instaurons une société fragmentée chez nous sans avoir la moindre idée de comment un monde multiculturel fonctionne. Pourtant, nous en avons eu l’expérience dans les colonies (en Algérie notamment) et durant nos voyages touristiques dans des terres où règne le sacro-saint vivre-ensemble comme l’Inde (terre de castes) et le Liban (qui vit sur la corde raide à force de méfiance entre les communautés).

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Peu importe la vérité au fond, l’erreur parle plus fort car elle est servie par des intellectuels de renom et des élites au prestige inébranlable. Le mot clé est bien Prestige, ce que Gustave Le Bon définissait comme : « une sorte de domination qu’exerce sur notre esprit un individu, une œuvre, ou une idée. Cette domination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’étonnement et de respect. »

Fête sur la plage et tsunami migratoire

Le prestige est la matière première qui manque cruellement à tous ceux qui doutent de ce monde merveilleux qui advient. Le pétrole de la domination est le prestige, ressource mal-répartie qui a transformé nos chers maîtres progressistes en rois du pétrole.

Comment gagner ce prestige alors que tous ceux qui pensent librement sont susceptibles d’être taxés de propager les fake news et que toute sortie de route peut provoquer la mort sociale de son auteur ? Vous voyez bien que le système agit sur le nerf de la guerre : le prestige, ce Saint Graal réservé à une poignée de collaborateurs prêts aux dernières extrémités pour défendre les chimères du moment. Ils sont capables de faire la fête sur la plage alors que le tsunami se profile à l’horizon. Si besoin, ils composeront une ode à la gloire de la « montée des eaux » voire un pamphlet pour se moquer des lanceurs d’alerte.

Comment ont fait nos aïeux pour renverser la table ? Nous ne sommes pas les premiers à faire face à un mythe puissant retranché derrière un mur de déni. Avant nous, les maîtres de la Renaissance italienne ont dû fendre la carapace imposée par l’Eglise qui monopolisait alors les « gisements » de prestige et de crédibilité. Sans hésitation, Machiavel, Raphael et Botticelli se sont jetés sur le passé grec et romain pour s’attribuer un peu de son prestige car même leurs contemporains « barbares » savaient s’incliner devant la splendeur antique. Chaque page, tableau et sculpture de la Renaissance, a rendu hommage à l’Antiquité qui, telle une pluie dorée, a rejailli sur les artistes leur donnant une aura spéciale, presque divine. Nous connaissons la suite puisque notre monde (ou ce qui en reste) doit tout à la Renaissance.

Il y a peut-être dans le passé une période qui pourrait nous attribuer ce supplément de prestige qui nous manque tant ? Reste à deviner laquelle.

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