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La campagne ne profite pas aux migrants

"Les yeux verts" un film de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, le 11 novembre 2026


La campagne ne profite pas aux migrants
© Haut et court / June Films

Chic, un nouveau film comme il faut sur les malheurs des migrants


Prologue : une salle de tribunal, où un père musulman (maghrébin natif de quel pays d’Afrique du Nord, on ne saura pas précisément), son fils Nour (Sayyid El Alami), bel adolescent aux lourdes et seyantes boucles brunes, et sa fille Chaya, 11 ans, famille soudée mais menacée d’expulsion, tentent d’obtenir l’asile en France. Migrants sans papiers, ils se sont établis depuis trois ans dans la région des Landes, paysage immaculé, à la faune merveilleuse, au ciel parcouru de grues et autres oiseaux migrateurs – vous aurez compris l’allusion…  On n’en saura pas davantage sur le passif qui détermine les autorités à refuser, finalement, les fameux papiers à ces oiseaux-là.

OQTF landais

Au cœur de ce paradis campagnard, Chaya, élève assez vive (elle a manifestement appris le français très vite) est scolarisée au village ; son grand frère Nour (également bilingue) s’est fait en Ben, jeune marginal partageant avec sa grand-mère aveugle une cabane en forêt, davantage sans doute qu’un chaste ami de cœur : s’ébattant, dénudé, à pêcher la truite dans les eaux d’une rivière, Ben soufflera à Nour : « allez, fais-moi un câlin… » Quand on s’aime !  Toujours est-il qu’on est amené à comprendre bientôt que la maman de Chaya et de Nour s’est noyée pendant la traversée en mer, une nuit de tempête, expérience traumatisante, c’est sûr, pour les trois rescapés. Quand le père (Omar Al Aljbarri) reçoit le recommandé l’avisant du refus que lui opposent les autorités françaises, il décide, assez mystérieusement, de filer illico en Espagne, où il pense réunir assez d’argent pour, dit-il, s’échapper avec les siens vers l’Angleterre :  les choses sont plus faciles là-bas, croit-il… Et de confier la petite à son grand frère.

Là-dessus, le film bifurque soudain de façon tout à fait inattendue : Nour, telle une belle au bois dormant, est entré dans un sommeil comateux dont Chaya n’arrive pas à le tirer ; on l’envoie à l’hôpital : peine perdue. Un extrait télévisé vient alors opportunément expliquer au spectateur la nature du mal dont Nour semble atteint : il s’agirait du ‘’syndrome de résignation’’. Identifiée par des médecins suédois, cette pathologie, sorte de repli sur soi qui s’apparente au coma, mais sans en être un, frappe paraît-il les migrants déboutés de leur demande d’asile après l’épreuve de l’exil : ils lâchent prise dans les bras de Morphée. Et ça peut durer des années ! Voilà Nour mal barré. Et le père injoignable, qui a mis les voiles ! La petite Chaya, pour tâcher de communiquer avec son frère en pénétrant ses rêves, va donc avaler les cachetons délivrés par l’hôpital : ils lui font partager l’onirique hibernation de son aîné…

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Le nappage envahissant de la bande-son (signée Amine Bouhafa) vient se conjuguer aux images de synthèse illustrant les songes inquiets de Nour – une marée noire emplissant la chaussée d’un bled en bord de mer, un phare englouti sous les flots, menaçant de le noyer… – mêlés aux plans qui célèbrent la grandiose, intacte Mère nature. Autant de vignettes qui colorent le film, tout au long, d’une teinture onirique qu’avec la meilleure volonté du monde l’on aura quelque peine à raccorder, sur le plan de la crédibilité, au thème sous-jacent du sort réservé aux malheureux migrants.

Méchante institutrice

Arrive ce moment improbable : sous un déguisement d’employé à la lingerie de l’hôpital (où Ben a donc réussi à s’introduire par ruse), le secourable garçon, décidément adroit, parvient à extraire de sa chambre son Nour chéri, toujours inconscient, pour l’héberger chez la mamie malvoyante, avant que Marion (dans le rôle, Anamaria Vartolomei) l’institutrice, accusée au passage par Ben-le-résistant d’être une  ‘’collabo’’[sic], ne prévienne la police… qui récupère le patient séquestré (toujours endormi)… Puis c’est la petite sœur qui disparaît, et qu’on finira par retrouver, allongée dans la barque où le sommeil l’a gagnée à son tour. Vers quel avenir les grands yeux verts de Nour s’ouvriront-ils ? La fin « ouverte », justement, laisse la question en suspens.  

Reste que cette porosité entre le canevas réaliste et son versant onirique se combine au prix de la plus totale invraisemblance, sur fond de bien-pensance idéologique – les migrants sont à plaindre ; la justice est injuste – et d’une consternante pauvreté scénaristique.  

Il y a dix ans, le duo Fanny Liatard / Jérémy Trouilh (de longue date en couple au civil et désormais parents) réalisait leur premier long métrage, Gagarine : il avait pour décor un grand ensemble de banlieue. Il semblerait cette fois que les paysages de campagne ne les préservent pas d’une redoutable carence d’inspiration, maladroitement colmatée d’épaisses chevilles. Ce cinéma d’enfants gâtés est typique d’une certaine production hexagonale, qui permet, pour le dire gentiment, de faire tourner la boutique… Un point positif, pourtant : dans le rôle de Ben, le comédien Arcadi Radeff, s’avère ici aussi convaincant qu’il l’était dans Le tableau volé, le joli film de Pascal Bonitzer[1] où déjà son talent irradiait.

Durée : 1h30


[1] Relire notre critique lors de sa sortie, par Jean Chauvet.



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