Charles Sapin, chroniqueur hebdomadaire sur France Inter? C’était trop demander à la rédaction qui a exigé, et obtenu, la tête du journaliste de Valeurs actuelles. Radio France, tout occupée à faire «barrage à l’extrême droite», vit dans une réalité parallèle où le pluralisme est impensable.
Tous contre un. Dans l’URSS de Staline, il y avait des dissidents. Pas à Radio France. En trois semaines de polémiques autour de Charles Sapin, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme que l’on soupçonne d’avoir vu l’ours, pas une voix ne s’est élevée de l’intérieur pour le défendre, sinon celles d’Anne Rosencher et de Sophia Aram, laquelle a malicieusement imaginé une cellule d’aide psychologique pour les salariés craignant d’être exposés à une autre opinion que la leur et un numéro vert pour les auditeurs saisis de vertige idéologique. Mais elles sont compagnes de route, pas membres du Parti. Pas un journaliste maison n’a osé dire ou même penser que l’unanimité hargneuse déchaînée contre un confrère, coupable d’occuper l’antenne deux minutes trente par semaine, était un brin déplacée. Pas même un vague stratège pour se demander si, à la veille d’une élection capitale, il n’était pas un peu suicidaire de fournir des munitions aux partisans de la destruction massive, c’est-à-dire de la privatisation.
Dès que les syndicats commencent à brailler, la défense de Céline Pigalle, la directrice de la station, annonce la reddition. « Nous ne pouvons pas vous céder, même à vous », pleurniche Vincent Meslet, coordinateur éditorial de Radio France, à l’adresse des personnels en grève. Quant à la patronne, elle soutient son poulain comme une corde le pendu. C’est qu’elle ne mange pas de ce pain-là, Madame Pigalle. N’a-t-elle pas bouté le Zemmour hors d’i-Télé ? Interrogée par la médiatrice de Radio France, elle condamne avec force les dérapages qui ont valu des condamnations à Valeurs actuelles (VA) parce qu’elle est attachée de toute sa personne (sic) à la lutte contre le racisme. D’ailleurs, elle aussi est tombée de sa chaise en apprenant le transfert de Sapin du Point à VA, nouvelle rendue publique deux jours avant qu’elle annonce son arrivée à Inter. Mais attention, rassure-t-elle, il lui a juré que sa mission était de refaire de VA un journal honorable. Ouf, le gars n’est pas nazi, il est chargé de dénazifier. Sinon, on aurait vu ce qu’on aurait vu, sa main n’aurait pas tremblé. Céline Pigalle avait l’odorat politique moins délicat il y a quelques années, quand elle a recruté sur BFM Geoffroy Lejeune, alors patron de VA et inventeur de la ligne et des unes qui lui donnent aujourd’hui des vapeurs. Voilà qui dénote une admirable capacité d’adaptation. Cependant, comme ses protestations ne suffisent pas, elle propose de placer le Sapin en liberté surveillée en lui adjoignant un contradicteur. Là, c’est lui qui refuse. Fin de l’histoire. Au moins, tout le monde sait qui dirige France Inter.
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Le pluralisme selon Radio France
Rien de nouveau sous le soleil. Toute la Maison ronde vit dans une réalité parallèle. Dans le monde des francintériens, il n’y a pas d’insécurité, mais des fantasmes sécuritaires, pas de musulmans radicaux, mais des victimes de l’islamophobie, pas de baisse du niveau, mais une aggravation des inégalités, pas d’antisémites, mais des défenseurs des Palestiniens. Leur credo politique se résume à une phrase : faire barrage à l’extrême droite. De sorte qu’ils peuvent écouter sans broncher des Insoumis excuser, justifier ou approuver le 7-Octobre, mais défaillent pour quelques phrases soraliennes et grossièrement antisémites prêtées à Jordan Bardella – toujours sans la moindre preuve à l’heure où nous bouclons. Le pire, c’est que la plupart croient à leurs sornettes. Ils ne perçoivent même pas le problème logique et démocratique qu’il y a à exclure de la conversation des idées représentées à l’Assemblée. Au contraire, ils se considèrent comme le rempart. Puisque le cordon sanitaire a cédé en politique, à eux de reprendre le flambeau dans l’arène du combat culturel. Cette pensée sommaire et réconfortante, qui se déploie aussi chez Blast ou Radio Nova, nourrit (ou étouffe) de très nombreux jeunes esprits. Les lycéens en lutte qui expulsent (avec force insultes et menaces) les journalistes qui leur déplaisent sont les dignes héritiers de l’esprit francintérien.
Quand les gentils découvrent la guillotine
Le plus surprenant et le plus agaçant, ce sont la surprise et l’agacement de mes amis-de-gauche (bon teint, c’est-à-dire macronistes et assimilés) qui entendent les balles siffler autour d’eux. Tant que les infréquentables étaient des fachos estampillés, ça ne les gênait pas, au contraire. Certes, ils avaient des amis-de-droite. Mais eux-mêmes auraient sans doute pétitionné si on avait donné un édito à Charlotte d’Ornellas ou Alain de Benoist. Ce qui, bien sûr, n’a traversé l’esprit d’aucune direction. Et voilà que mes amis-de-gauche découvrent la lune et qu’elle ne leur plaît pas. Quand la CGT s’attaque à Guillaume Erner ou à Charles Sapin, un gars avec qui on pourrait déjeuner, ils sont inquiets. Eh oh, on fait partie des gentils ! Désolée, fallait vous réveiller avant.
En réalité, tout le camp progressiste (qui comprend une bonne partie de la droite) se satisfait d’un pluralisme limité, comme la souveraineté des pays frères de l’URSS dans le pacte de Varsovie. Seul le curseur varie. Presque aucun des prétendus libéraux ne plaide pour que la supposée extrême droite soit traitée à la loyale sur le marché concurrentiel des idées, par exemple en permettant à des éditorialistes proches d’elle d’avoir leur rond de serviette dans l’audiovisuel public. Il me semble pourtant que le véritable pluralisme consiste à causer avec des gens très éloignés de soi, voire à défendre la liberté d’expression de ses adversaires. Mais Voltaire, c’est has been. En revanche, Lagasnerie (qui refuse de parler avec la droite), c’est tendance.
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Attention, mes amis-de-gauche ne sont pas comme ça. Leur tolérance va jusqu’à Eugénie Bastié – à France Télé, beaucoup auraient aimé la faire taire, mais on dirait que Delphine Ernotte en a plus que Madame Pigalle. Du reste, s’ils pensent que Le Pen et les autres sont infréquentables, c’est sans doute moins pour des raisons politiques que sociologiques. Je ne sais plus dans quel livre Christopher Lasch observe que la plupart des journalistes, issus des classes moyennes ou supérieures urbaines, n’ont jamais rencontré un électeur républicain (et encore moins un trumpiste, dirait-il aujourd’hui). Si ça se trouve, mes amis-de-gauche n’ont jamais déjeuné avec un électeur du Rassemblement national.




