À l’occasion de la parution de Stay Free (Le Cherche Midi), Patrice Jean revient sur les thèmes qui traversent toute son œuvre: la littérature, la vie intérieure, l’époque et ses illusions. Dans cet entretien, l’écrivain défend une conception exigeante du roman, qu’il oppose aux slogans, aux clichés et aux simplifications du monde contemporain.

Chez Patrice Jean, la littérature est affaire de résistance. Résistance au bruit, aux clichés, à l’écrasement de la vie intérieure. À l’occasion de la parution au mois d’août de Stay Free (Le Cherche Midi), son roman le plus intime, il revient sur l’ensemble de son œuvre et sur le rôle de l’écrivain dans un monde saturé de discours. « J’écris contre tout ce qui écrase la littérature » nous confie-t-il.
Grégory Rateau. Vos livres partagent une même inquiétude face à l’effacement de l’individu et à la pression du collectif. Diriez-vous que votre œuvre forme un tout cohérent, ou chaque livre répond-il à une urgence particulière ?
Patrice Jean. La cohérence de ce que j’écris tient à mes obsessions, à mon tempérament. Je retourne sans cesse sur le lieu du crime, je bute sans cesse sur mon époque, je perçois tout avec la même sensibilité, etc. Mes livres sont des variations sur les mêmes thèmes. Et comment pourrait-il en aller autrement ? Chaque écrivain dispose d’une gamme de sujets caractéristiques et d’une palette personnelle. Les écrivains qui n’ont pas d’obsessions, pas de thèmes sont-ils encore des écrivains ?
Dans Stay Free, vous plongez dans les années 1980, une décennie que vous décrivez comme le point de départ d’une certaine décomposition du politique. Pourquoi avoir choisi ce cadre temporel pour ausculter le présent ?
Les années 80 sont le moment où certaines idées défendues en 68 prennent le pouvoir (comme ce ministère du temps libre créé par le gouvernement Mauroy), l’époque où l’on a un pouvoir se voulant « cool » (mot lancé à cette période) cherchant à faire le bonheur des citoyens : nous entrons dans l’enfance des années 2000 (si j’ose dire), sa préparation : le théâtre de la vertu, le clinquant progressiste, et, dans le même temps, le triomphe du fric, l’avènement de Bernard Tapie. Plus personnellement, j’ai eu envie de revenir à la période de ma jeunesse, et de décrire la façon dont on découvre, peu à peu, la vie, l’amour, la musique, la littérature. Là aussi, pour moi, je vivais le temps des « premières fois ». Ayant connu cette époque, je peux la raconter du côté d’une conscience qui sort des ténèbres.
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Tout en défendant l’autonomie de la littérature, vous affirmez que « tout est politique ». Comment naviguer entre engagement et liberté créatrice, surtout dans ce nouveau roman où la sociologie de quartier (la Bottière à Nantes) pourrait servir de prétexte à un récit militant ?
Tout est politique, au sens où tout est collectif. Dire : « je suis seul » n’est possible que parce que nous avons le langage, instrument construit par le collectif. Mais n’oublions pas que tout est biologique, tout est tragique, tout est sensible, tout est absurde, tout est éphémère, tout est impensable. Les « tout » sont nombreux, et dans ce nombre, par ce nombre, la littérature retrouve son autonomie, elle qui est l’expression conjointe de la sensibilité et de la raison, elle qui explore la vie invisible et intérieure. La littérature peut être engagée (tout est collectif) mais elle ne peut pas être que ça, à moins de se trahir comme littérature. Si elle n’est que ça, elle devient un tract, un programme, un slogan. Donc, elle n’est plus elle-même.
Contre quoi écrivez-vous exactement : une idéologie, un système médiatique, ou une transformation plus profonde de notre rapport à la littérature ?
J’écris contre la bêtise, celle de toujours, celle de l’époque, et ma propre bêtise. Je la mets en scène et je prends mes distances avec elle. Et plus précisément, j’écris contre tout ce qui écrase la littérature ou la méprise, car je crois qu’elle est la vie même. Comme l’écrivit Proust, nos perceptions sont encombrées de clichés qui nous empêchent d’accéder au réel. Il faut les bousiller. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » Croyez-le ou non.
Dans Stay Free, le rock et le cinéma sont des bouées de sauvetage pour vos personnages. Est-ce une réaffirmation, comme dans vos essais, que la culture est le dernier rempart contre la simplification du monde ?
Le rock n’est pas forcément un art qui complexifie le monde. Il est souvent sommaire et insuffisant. En revanche, il est en lien avec l’énergie de l’adolescence, avec l’urgence de la vie. En ce sens, il est important (à condition de ne pas se contenter seulement de lui). Quant au cinéma, sa force n’est plus à prouver : il montre la vie. La littérature, quant à elle, montre ce que le cinéma ne peut atteindre avec la même force : la vie invisible, celle de nos pensées, de nos perceptions, de nos émotions, toute cette mélasse intérieure qui est la mélodie qui nous accompagne du début à la fin. En ce sens, oui, cinéma et rock peuvent jouer le rôle d’une bouée de sauvetage face à la bête platitude des choses (bête car rien n’est plat en réalité, tout est incompréhensible).
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Votre écriture combine ironie, démonstration et narration. Est-ce une manière de préserver la complexité de la pensée face aux discours contemporains ?
Je ne pense pas qu’il y ait, chez moi, de véritables démonstrations, mais il y a des idées, des fables, des polémiques. Pourquoi ne pas utiliser toute la gamme des registres ? L’ennemi, je l’ai dit, c’est le slogan, le tract, toutes ces formes de réduction.
Dans Rééducation nationale, vous analysiez l’institution scolaire. Dans Stay Free, le lycée et le milieu ouvrier sont au cœur du récit. L’école reste-t-elle pour vous le laboratoire central de la transformation anthropologique que vous dénoncez ?
Non, l’école n’est pas le laboratoire central pour fabriquer les êtres humains d’aujourd’hui : d’autres institutions ont pris le relais. On peut penser aux médias, au cinéma et à la télévision (du moins dans les années 80) et à tout ce que Debord appelait la société du spectacle, autrement dit l’accumulation du capital qui finit par imprégner les esprits et les sensibilités. L’institution scolaire, par certains côtés, résiste aux injonctions de cette société du spectacle, et par d’autres côtés, et sans s’en rendre compte, elle participe, parfois, à son avènement.
Vous insistez sur la primauté de la vie intérieure. Martial et Paul, vos héros, s’extraient du réel par la musique. Cette conviction est-elle une réaction à l’époque ou une vision fondamentale de l’humain ?
La musique n’extrait pas, à mon sens, les héros du réel, elle les relie au réel bien plus que leur existence quotidienne qui, elle, a tendance à les aplatir, à leur faire passer le goût de la vraie vie. La vie intérieure est de toutes les époques. L’art l’exprime et le nourrit.
Dans Kafka au Candy-Shop, vous critiquiez la trahison des interprètes. Ressentez-vous parfois un malentendu similaire sur votre propre travail, notamment lorsqu’on tente de vous classer politiquement ?
Il faut que la critique littéraire soit littéraire. Un critique peut s’en prendre à ce qu’il perçoit comme une vision politique d’un roman, mais il doit opérer avec finesse, en tentant de ne pas réduire le roman à une position politique. Je m’insurge, bien sûr, contre la réduction de ce que j’écris à des positions politiques, voire, plus bêtement, à l’indifférence envers mes livres lorsque celle-ci naît de préjugés envers eux pour ce que j’ai donné un entretien ou un article à un journal de droite. Je parle à tout le monde, je réponds à tout le monde : je n’ai pas la tête politique, ce qui, pour certains commissaires du peuple, est déjà un aveu, voire une faute.
Vous mettez en avant la présence irréductible du mal. La littérature est-elle le dernier lieu où cette vérité peut s’exprimer sans être neutralisée par les visions progressistes ?
Le mal transcende la politique. Il n’est pas réductible à l’organisation défectueuse d’une communauté politique comme le pensent, en effet, les progressistes, et même les réactionnaires. Ce qui n’invalide en rien la volonté d’arranger les choses. De colmater les brèches. Mais le mal, pas plus que la mort, ne sera vaincu : là commence la littérature.
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L’écrivain doit-il composer avec une censure diffuse ? Comment cela influence-t-il votre travail sur ce nouveau roman plus « sensible » et « personnel » selon votre éditeur ?
Il existe, je crois, une censure diffuse dont ceux qui en sont les responsables ne sont pas forcément conscients. Ils croient ne pas aimer un roman parce que le roman est mauvais, alors qu’ils ne l’aiment pas parce qu’il se moque d’eux, du progressisme, de leur mode de vie. Ne leur en voulons pas trop : il faut être un saint pour aimer celui qui vous raille. En revanche, cette censure qui ne dit pas son nom n’influence pas vraiment ce que j’écris. Quand j’écris, je n’ai en vue que la vérité (ou ce que je crois être la vérité).
Malgré votre diagnostic sombre, vous accordez à la littérature une puissance quasi absolue. Que peut encore un livre comme Stay Free face à un monde saturé d’idéologie et d’images ?
Je ne sais pas ce que peut Stay Free par rapport à notre monde médiatique et idéologique. Sans doute pas grand-chose. Pour cela, il faudrait qu’il ait des centaines de milliers de lecteurs, qu’on en parle beaucoup. Et encore, le projet du roman n’est pas de renverser la table. S’il plaît à quelques lecteurs j’en serais heureux.
Stay Free de Patrice Jean, Cherche Midi, 384 pages. Publication le 20 août.




