Dans son premier roman, Tungstène, Louis Cabanes aborde de front l’une des questions les plus sensibles de notre époque: le poids de la mémoire et le retour des fractures politiques que l’on croyait un peu vite enterrées.

Le XXᵉ siècle refuse obstinément de finir. Il revient sous d’autres noms, dans d’autres partis, à travers d’autres enfants. Louis Cabanes en fait le véritable personnage de Tungstène.
Le roman s’ouvre sur les obsèques d’Henri Stromboli, journaliste communiste, figure tutélaire de L’Humanité, mort à la veille de l’élection d’une présidente du « Remembrement national ». Son fils Émile prononce l’éloge funèbre tandis que Mélissa, sa compagne, disparaît pour Auschwitz afin d’enquêter sur les religieuses du carmel installé près du camp. Deux récits s’entrelacent alors. Deux deuils. Celui d’un homme et celui d’une civilisation politique. Le reste n’est qu’une longue propagation des ondes de choc.
A lire aussi: Hélène Martini: la nuit jusqu’au bout de la vie
Louis Cabanes n’écrit pas sur la politique. Il écrit ce que la politique fait aux êtres. Nuance capitale. Les convictions ne sont jamais des idées suspendues dans les airs. Elles s’incrustent dans les familles, déforment les conversations, façonnent les amours, fabriquent des fidélités absurdes, des hontes tenaces, des colères qui survivent aux régimes. C’est ce qui donne au roman cette densité presque minérale.
« La tragédie et la farce cohabitent désormais dans la même soupière. »
On pourrait sourire de l’image. On devrait plutôt s’en inquiéter. Car c’est exactement le régime sous lequel nous vivons. Plus rien n’est tout à fait tragique, plus rien n’est franchement grotesque. Les deux se nourrissent l’un de l’autre. On enterre un vieux communiste tandis que les sandwichs Picard attendent sur une table de restaurant. On pleure un père avant de consulter les rumeurs ministérielles sur Telegram. La catastrophe a appris les bonnes manières.
Réalisme social
Cabanes possède un œil. C’est plus rare qu’un style. Le style s’apprend parfois. Le regard, jamais. Il connaît ce monde parlementaire jusque dans ses détails les plus infimes, les bureaux impersonnels de l’Assemblée, les collaborateurs qui vivent davantage dans les couloirs du pouvoir que dans leur propre existence, les journalistes politiques condamnés à commenter l’écume quand les courants profonds leur échappent. Rien ne sonne faux. Ce réalisme social n’a rien du reportage. Il procède par imprégnation. On sent que l’auteur a respiré cet air-là avant de l’écrire. Puis vient Auschwitz. Et le roman change de nature. Il cesse d’être seulement français pour atteindre quelque chose de plus vaste. La question qui obsède Mélissa est d’une puissance redoutable : comment vit-on à côté du plus grand cimetière d’Europe ? Comment ouvre-t-on un hôtel, un restaurant, une salle de sport, comment emmène-t-on ses enfants à l’école lorsqu’un million de morts occupent encore le sous-sol ? Cette intuition trouve son point d’incandescence dans une phrase qui poursuit longtemps le lecteur :
« Il existe un espace mental pour être en paix à Auschwitz. »
Peu de romans contemporains osent déplacer ainsi le regard. On pense bien sûr à Jonathan Littell lorsqu’il s’agissait d’interroger le mal depuis son envers, mais Louis Cabanes choisit une voie plus oblique, plus quotidienne, peut-être plus inquiétante encore. Ce n’est plus le camp qui est au centre du récit. C’est son voisinage. Ce qui demeure après l’Histoire. L’écriture accompagne ce mouvement avec une remarquable souplesse. Elle passe du burlesque à la méditation sans couture apparente. Une anecdote sur un piano incendié pendant la guerre d’Algérie voisine avec une réflexion sur la mémoire européenne. Un dialogue férocement drôle succède à une scène de recueillement. Cabanes sait que la vie ne respecte jamais les hiérarchies littéraires. Elle mélange tout. Son roman aussi.
Mémoire lourde
On pense parfois aux grands romans italiens des années soixante-dix, à leur manière d’enchevêtrer destin individuel et convulsions historiques. Mais Tungstène demeure profondément français par son rapport aux héritages. Ici, les morts parlent encore. Les idéologies également. Elles changent de costume, jamais de poids. Les personnages vivent dans une France où l’on hérite moins d’un patrimoine que d’une mémoire. Et une mémoire, lorsqu’elle n’a jamais été vraiment interrogée, finit toujours par gouverner les vivants.
A lire aussi: Le diable aux commandes
Les Éditions Rue Fromentin, qui avaient révélé Patrice Jean, poursuivent avec Louis Cabanes un travail éditorial d’une rare cohérence, défendre des écrivains qui refusent de détourner les yeux du réel.
Le tungstène est l’un des métaux les plus résistants connus. Il supporte des températures où presque tout fond. Le titre du roman dit exactement cela. Il y a des mémoires qui brûlent. D’autres qui se consument. Celle-ci résiste. Elle demeure, lourde, opaque, presque indestructible, jusque dans les consciences de ceux qui croyaient en avoir fini avec le XXᵉ siècle. On dira que ce roman est politique. C’est vrai. Mais pas au sens où on l’entend aujourd’hui. Il n’assène pas des opinions, il dissèque une époque.
Louis Cabanes, Tungstène, Rue Fromentin, 2026, 223 pages.





