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« Monsieur ! Yvonne est harnachée et votre fiacre est prêt », me dit Firmin, notre valet. Depuis le perron de notre maison de maître, j’apercevais notre fringante jument qui s’impatientait. La Sauvageonne s’impatientait tout autant. Nous nous dirigeâmes, au trot, vers le chemin de halage du bord de Somme. C’était une fin d’après-midi ; il faisait encore chaud.
« Merci d’avoir accepté cette promenade, vieux Yak ! », dit ma jeune compagne ébouriffée. « Je commençais à m’ennuyer dans l’atmosphère sombre de notre manoir. » Je la comprends ; certes, il y fait frais lors des canicules à répétition, mais les distractions y sont peu nombreuses. (Parfois, j’hésite à revendre notre belle demeure pour louer un deux-pièces dans une HLM ; on dit que le peuple sait être optimiste, voire carrément joyeux. Cette hypothèse reste à l’étude.)
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Alors que nous cheminions sur ledit chemin – interdit à la circulation des voitures, mais pas à celle des fiacres –, Yvonne, mélomane, stoppa net, les oreilles dressées. De jolies mélodies arpégées et cristallines venaient jusqu’à nous. Nous nous approchâmes. Un jeune homme caressait les cordes d’un instrument bizarre en contemplant l’onde céladon qui filait vers Saint-Valery-sur-Somme. Je ne tardai pas à reconnaître le musicien amiénois Gus qui, en compagnie de Ben (batteur) et de Louis (saxophoniste), a formé, il y a de nombreuses années, le groupe Kamélectric.
Sur ce dernier, j’avais déjà écrit quelques articles, en des époques antédiluviennes, alors que je sévissais encore comme chroniqueur au Courrier picard. Nous ne tardâmes pas à échanger. Gus me confia qu’il continuait à donner des concerts, qu’il adorait jouer en plein air (et particulièrement au bord de la Somme), que, le lendemain, il allait se produire à Merlimont et qu’au cours du mois d’août, il irait jouer dans le sud de la France.
« Je joue de la kora, instrument qui vient du Mali, et du kamalengoni, qui vient aussi du Mali », expliqua-t-il. « Je suis tombé amoureux de ces instruments dès que je les ai vus. Avant, je jouais de la guitare et de la batterie, à Amiens. Je vais sortir, en solo, en septembre ou en octobre, un CD autoproduit. Il n’a pas encore de nom. Auparavant, j’avais sorti deux autres disques autoproduits également. Aujourd’hui, je charme les poissons à fond. »
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Tout en écoutant sa musique délicate et ciselée, j’imaginais chevesnes et vandoises danser entre deux eaux. Yvonne, quant à elle, frappait le sol poudreux du chemin de halage de ses sabots roses ; une façon, pour elle, de marquer le rythme. La Sauvageonne en faisait de même avec ses chaussures à talons hauts.
« Il ne manque plus que Firmin », songeai-je, tout en me reprenant, sachant que celui-ci, comme Jacques Chirac, n’aime que les marches militaires. Il eût fallu que je demandasse à Gus d’interpréter Sambre et Meuse (ma marche préférée ; celle de Firmin aussi) à la kora. Un wokiste à l’esprit un tantinet étroit eût pu me reprocher de vouloir faire revivre le passé colonial de notre belle France.
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