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La farce du canal

L’affaire Hamza, ou l’art de transformer un fait divers en procès de la France


La farce du canal
Le canal Saint-Martin continue d'attirer nageurs et plongeurs. Photo prise le 6 juillet 2026. © HOUPLINE-RENARD/SIPA

Dans l’affaire Hamza « La Douane », le plus révélateur n’est peut-être pas seulement le comportement d’un adolescent dont les agissements excèdent largement la simple bêtise de jeunesse, mais la manière dont un fait divers local devient aussitôt procès moral national.


Il y a, dans l’affaire Hamza « La Douane », quelque chose de presque burlesque. Un adolescent de 14 ans, un pistolet à eau, un pseudo-péage à deux euros, des passants arrosés, des policiers aspergés, des vidéos virales, des riverains excédés. On hésite entre le fait divers parisien, la farce de la canicule et un remake dégradé du Gendarme de Saint-Tropez, mais sans Louis de Funès pour transformer le désordre en comédie. Sauf qu’à force de rire, on finit par ne plus voir ce que la scène révèle.

Que cette affaire dise quelque chose de notre rapport à la civilité, à l’autorité et à la mise en spectacle de l’insolence ne fait guère de doute. Mais le plus intéressant commence peut-être dans un second temps : lorsque le fait divers cesse d’être discuté pour ce qu’il montre et devient le révélateur supposé des intentions de ceux qui le dénoncent. Car c’est là que l’affaire change vraiment de nature.

Les faits avant leur relecture

Commençons donc par les faits, précisément parce qu’ils sont en train de disparaître derrière leur interprétation. La presse a largement rapporté l’installation d’un faux péage à deux euros aux abords du canal Saint-Martin, l’usage d’un pistolet à eau contre des passants, des cyclistes et des policiers municipaux, ainsi que la multiplication de vidéos dans lesquelles l’adolescent se met en scène dans un rapport de défi à l’espace public1. Des articles ont également évoqué une garde à vue pour violences en réunion et dégradations, puis une nouvelle interpellation après un vol de téléphone présumé2. D’autres sources ont mentionné qu’il serait déjà connu des services de police pour outrage à agent et détention de stupéfiants. Une riveraine en situation de handicap a aussi témoigné avoir été insultée et menacée. Quant aux vidéos circulant sur les réseaux, certaines semblent montrer un épisode plus grave encore : l’intrusion dans le domicile d’une habitante du rez-de-chaussée, suivie d’insultes. Cet épisode devra naturellement être traité avec prudence tant qu’il n’aura pas été établi judiciairement, mais il dit au moins une chose : nous ne sommes plus tout à fait dans la bataille d’eau du patronage.

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Il ne s’agit évidemment pas d’accabler un mineur, ni de transformer un adolescent en monstre national. À 14 ans, on demeure un enfant. La justice des mineurs existe précisément parce qu’un adolescent n’est pas un adulte miniature. Mais reconnaître cela n’oblige pas à dissoudre les faits dans une fable attendrissante. Être mineur explique pourquoi la réponse doit être proportionnée ; cela n’explique pas pourquoi elle devrait devenir impossible. Or c’est ici que le débat se déplace.

Quand le fait divers devient procès national

Très vite, une partie de la lecture publique de l’affaire n’a plus porté sur ce que l’adolescent avait fait, mais sur ce que l’indignation à son sujet révélerait de ceux qui s’indignent. SOS Racisme a ainsi dénoncé une « campagne de harcèlement raciste » menée par des médias, des chroniqueurs et des responsables politiques de droite et d’extrême droite, résumant le « tort » de l’adolescent au fait d’être « un adolescent d’origine maghrébine qui s’amuse à arroser quelques passants aux abords du canal Saint-Martin avec un pistolet à eau »3. Le Bondy Blog a, lui aussi, dénoncé la fabrication d’un « ennemi public » de 14 ans par des médias d’extrême droite4. Le Média a titré sur « un ado de 14 ans devenu la nouvelle cible de l’extrême droite »5.

Quant à Michael Bastien, président de la Ligue de Défense des Valeurs Républicaines (LDVR), il a certes attaqué Pascal Soetens sur le terrain de l’apologie de la violence contre un mineur, après sa sortie sur la « claque pédagogique ». Mais il a aussi inscrit l’affaire dans une lecture politique et identitaire, en affirmant qu’« il n’est passé inaperçu pour personne que le jeune Hamza avait un nom d’origine arabo-musulmane », avant de dénoncer une campagne de diabolisation menée notamment par CNews. Il va même plus loin : pour éclairer l’affaire d’un adolescent au pistolet à eau, il convoque les scores électoraux de l’extrême droite et l’opinion des Français sur l’immigration6.

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Le glissement est ici particulièrement révélateur. Pour interpréter une affaire née autour d’un pistolet à eau, d’un faux péage et de troubles répétés aux abords du canal Saint-Martin, on mobilise soudain les grandes coordonnées politiques du pays : l’extrême droite, l’immigration, CNews, les sondages, la France supposément travaillée par l’amalgame. Le fait divers local devient une pièce à conviction dans un procès national. On détourne le regard de ce qui s’est passé ; on cherche ce que l’épisode permet de démontrer sur la France.

Nous y voilà. Le fait divers change alors de nature. On ne discute plus seulement de ce qu’un adolescent a fait, de ce que des riverains ont subi, de ce que la police n’a pas su empêcher, de ce que les parents auraient dû prévenir ou de ce que la justice des mineurs permet réellement de sanctionner. On discute du regard porté sur lui. Le comportement s’efface derrière l’identité supposée. L’acte devient moins important que l’interprétation morale de ceux qui le dénoncent.

L’adolescent qui agit, l’adolescent qui représente

Il ne devient plus seulement un adolescent qui agit ; il devient un adolescent qui représente. Cette phrase résume toute l’affaire. Tant qu’il agit, on peut parler d’éducation, de responsabilité parentale, d’ordre public, de justice des mineurs, de protection des riverains, de règle commune. Dès lors qu’il représente, toute critique de ses actes devient problématique. Demander une sanction, c’est peut-être déjà participer à une campagne. Rappeler une limite, c’est peut-être déjà alimenter une stigmatisation. Nommer une transgression, c’est peut-être déjà faire le jeu de l’extrême droite.

Hamza dit « La Douane », muni d’un pistolet à eau aux abords du canal Saint-Martin. Capture d’écran X.

On dira que ce prénom a d’abord été martelé par les médias eux-mêmes. C’est vrai. Les titres ont abondamment repris « Hamza La Douane », parce que tel est le nom viral du personnage qu’il s’est lui-même construit sur les réseaux sociaux. Mais le problème commence lorsque ce prénom cesse d’être un élément d’identification médiatique pour devenir un opérateur moral. Tant qu’il nomme une personne, il relève du récit. Lorsqu’il suffit à qualifier le regard porté sur les faits, il devient un instrument d’interdiction du débat. C’est précisément ce glissement qui est préoccupant.

Le prénom comme opérateur moral

Un prénom ne devrait ni aggraver ni effacer un fait. La République n’a pas d’avis sur les prénoms, elle a des règles sur les comportements. C’est même ce qui la distingue d’une société tribale : elle est censée juger les actes, non les appartenances, les conduites, non les origines, les faits, non les identités assignées.

Or une partie du débat procède exactement à l’inverse. Puisque l’adolescent s’appelle Hamza, l’insistance médiatique autour de ses actes ne serait plus seulement une inquiétude concernant l’ordre public, mais l’indice d’un acharnement raciste. Dès lors qu’un prénom suffit à moraliser un fait divers, les faits deviennent secondaires.

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Il faut évidemment condamner les insultes racistes et les menaces qu’il a pu recevoir. Elles sont indéfendables. Mais elles ne peuvent pas servir à effacer tout le reste. On ne combat pas le racisme en transformant l’origine supposée en clé unique d’interprétation du réel. On le combat précisément en refusant que cette origine devienne le centre de gravité de l’analyse. Le faux procès en racisme n’est pas une faute légère, il banalise le racisme réel, interdit la discussion et transforme le commun en champ de bataille identitaire. Car l’effet produit est exactement inverse à celui qui est affiché.

En prétendant protéger l’adolescent contre la stigmatisation, on finit par l’enfermer dans son origine supposée. En dénonçant ceux qui parlent de ses actes, on rend ces actes secondaires. En transformant la demande de limite en soupçon de racisme, on rend la limite elle-même imprononçable. Et en voulant éviter une « bataille des races », on finit par fabriquer toutes les conditions de cette bataille.

La limite n’est pas une haine

C’est le mécanisme le plus délétère de cette affaire. Le problème, ici, n’est pas qu’un adolescent s’appelle Hamza. Le problème est qu’un espace public puisse être soustrait à la règle commune dès lors que celui qui le trouble peut être transformé en symbole. Un canal, un trottoir, une passerelle ou un hall d’immeuble ne sont pas des scènes privées offertes à la performance de chacun. Ce sont des lieux du commun, où la liberté de l’un suppose la sécurité et la tranquillité de tous. Quant au domicile d’une riveraine, il ne relève même plus du monde commun, il marque précisément la frontière que toute société civilisée devrait tenir pour inviolable.

Or le monde commun ne tient pas seulement par des lois écrites. Il tient par une attente silencieuse : chacun sait que l’autre respectera un minimum de règles, même lorsqu’aucun policier ne se trouve derrière lui. Cette attente s’appelle simplement la confiance. Lorsque cette confiance recule, tout se durcit. Le passant se méfie. Le riverain se barricade. Le policier hésite. Le commerçant se tait. Et chacun finit par se demander pourquoi il devrait lui-même continuer à respecter des règles que d’autres semblent pouvoir tourner en dérision.

C’est pourquoi la réduction de cette affaire à une affaire de racisme supposé est si profondément contre-productive ; elle produit l’inverse de ce qu’elle prétend vouloir défendre. En transformant un problème de comportement en affrontement identitaire, elle rend plus difficile encore le rappel d’une règle commune.

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Le résultat est désastreux. Les riverains disparaissent. Les victimes deviennent secondaires. Les policiers passent pour des figurants. Les parents sont exonérés ou victimisés. La justice des mineurs n’est plus discutée. L’espace public n’est plus pensé. Tout se recompose autour d’une seule question : qui dénonce, et avec quelles intentions supposées ?

C’est exactement ainsi qu’une société se fragmente. Non pas seulement parce qu’elle connaît des transgressions — toutes les sociétés en connaissent — mais parce qu’elle ne parvient plus à les nommer sans ouvrir aussitôt un procès moral. Le rappel à la règle cesse d’être une exigence commune, il se retourne contre celui qui l’énonce. La limite n’est plus une protection, elle devient une agression symbolique potentielle.

La diversion Pascal Soetens

Pascal Soetens, dans cette histoire, aura fourni, malgré lui, la diversion idéale. Sa sortie sur la « claque pédagogique » était maladroite, non parce qu’elle ne toucherait à rien de vrai, mais parce qu’elle exprimait, sous une forme brutale, physique et juridiquement vulnérable, ce que beaucoup pensent plus simplement : cet adolescent n’a manifestement pas rencontré assez tôt la limite que des adultes auraient dû lui opposer. En cela, Pascal Soetens n’était pas hors sujet. Il disait, avec les mots de son ancien personnage télévisuel, quelque chose de très banal : l’autorité suppose parfois d’opposer une limite ferme, pas seulement un discours. Mais sa formule permettait aussitôt de déplacer le débat. Au lieu de parler de l’impunité, de l’autorité parentale ou de la réponse institutionnelle, on pouvait parler de violence éducative.

La gifle n’est pas une politique publique, et la nostalgie de la torgnole n’a jamais constitué une doctrine d’autorité. Mais le piège fonctionne parce qu’il permet de ne plus parler du problème principal : comment une société adulte en vient-elle à se découvrir impuissante face à un adolescent de 14 ans qui défie publiquement les autorités et les règles communes ? 

C’est presque comique. Et c’est précisément pour cela que c’est inquiétant. Une civilisation capable de mobiliser des communiqués, des plateaux, des associations, des plaintes et des éditoriaux pour commenter un gamin au pistolet à eau, mais incapable de lui opposer rapidement une limite simple, donne le sentiment d’avoir remplacé le gouvernement du réel par l’administration morale de son propre malaise.

Protéger un enfant, ou l’enfermer dans un symbole ?

On comprend que certains veuillent rappeler que Hamza est un enfant. Ils ont raison. Mais c’est précisément parce qu’il est un enfant qu’il ne faut pas le transformer en symbole. Pire encore, cette posture conforte les adultes qui auraient dû poser une limite. Lorsque le problème devient le regard porté sur l’enfant plutôt que ses actes, la responsabilité éducative se dissout. L’enfant n’est plus ramené au réel, il est confirmé dans son personnage.

Un enfant n’a pas besoin d’être le support des fantasmes médiatiques des uns ou des stratégies morales des autres. Il a besoin d’adultes. De ses parents, d’abord. D’institutions, ensuite. D’autorités capables de lui dire que la viralité n’est pas une excuse, que la transgression n’est pas une identité, que l’espace public n’est pas un décor personnel et que la limite n’est pas une haine.

Notre époque préfère souvent l’inverse. Elle transforme les enfants en emblèmes, les faits divers en procès politiques, les comportements en marqueurs identitaires. Elle parle de protection quand il faudrait aussi parler d’éducation. Elle parle de racisme quand il faudrait aussi parler d’autorité. Elle parle de violence symbolique quand il faudrait peut-être simplement rappeler que vivre ensemble suppose de ne pas transformer l’espace public en théâtre privé.

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Cette affaire restera peut-être comme une anecdote estivale, rapidement remplacée par une autre séquence virale. Elle mérite pourtant qu’on s’y arrête. Non pour accabler un adolescent, mais pour interroger le monde adulte qui l’entoure et, plus largement, une société où certains réflexes moraux se déclenchent désormais plus vite que l’examen des faits. Associations, commentateurs, militants ou belles âmes médiatiques se précipitent moins pour résoudre le problème que pour occuper la bonne position dans le récit : celle de la vigilance, de la dénonciation, de la vertu affichée. À force de moraliser les conflits, ils ne les apaisent pas, ils les rendent politiquement insolubles. 

Le paradoxe est que cette posture produit souvent l’inverse de ce qu’elle prétend rechercher. Elle n’apaise pas, elle fracture. Elle ne protège pas le mineur, elle le transforme en emblème. Elle ne combat pas le racisme réel, elle affaiblit le mot en l’utilisant comme catégorie réflexe. Elle ne défend pas le commun, elle contraint la règle à se justifier au moment même où elle devrait simplement s’appliquer.

Une société capable de se laisser humilier par un gamin de 14 ans, puis de transformer son impuissance en controverse morale, ne souffre pas seulement d’un problème d’ordre public. Elle souffre d’une incapacité plus profonde à se penser comme un corps politique commun. Une démocratie ne se défait pas seulement lorsqu’elle devient brutale. Elle se défait aussi lorsqu’elle ne sait plus corriger sans s’accuser elle-même de haïr.

  1. Le Parisien, « J’arrose et je pars en courant » : Hamza dit « La Douane », l’ado de 14 ans qui agite le canal Saint-Martin à Paris, 30 juin 2026. ↩︎
  2. La Dépêche, « Hamza la Douane » interpellé aux abords du canal Saint-Martin, ses parents portent plainte pour « harcèlement et injures racistes », 2 juillet 2026. ↩︎
  3. SOS Racisme, « Hamza dit “La Douane”, adolescent de 14 ans, ciblé par une campagne de harcèlement raciste de la part de l’extrême droite : SOS Racisme saisit l’Arcom », 1er juillet 2026. ↩︎
  4. Bondy Blog, « Hamza “La Douane” et le droit à l’enfance », 1er juillet 2026. ↩︎
  5. Le Média, « Hamza La Douane : comment un ado de 14 ans est devenu la nouvelle cible de l’extrême droite », 30 juin 2026. ↩︎
  6. Marie France, « Hamza la Douane : Pascal le Grand Frère attaqué en justice », 3 juillet 2026. ↩︎



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