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Quelle «Ostpolitik» pour la France?

D’aucuns craignent qu’on se dirige vers la guerre européenne des empires…


Quelle «Ostpolitik» pour la France?
Gorlovka à la suite d'une attaque de drone, 24 juin 2026, oblast de Donetsk Dmitry Yagodkin/TASS/Sipa USA/SIPA

Après quatre ans de guerre en Ukraine, il faudra bien un jour réfléchir à l’évolution de la position de la France vis-à-vis de Moscou. À quelques mois de la présidentielle, la rédaction de Causeur essaie de faire vivre le débat en ouvrant ses colonnes à un avis contradictoire sur la question.


Les plus hautes autorités civiles et militaires nous le disent : la guerre avec la Russie approche. Nous découvrons ainsi qu’un pays dont nous séparent quatre frontières, avec lequel nous n’avions il y a quatre ans aucun contentieux, qui n‘a jamais prononcé, et pour cause, la moindre menace à notre égard, est notre ennemi et que nous allons lui faire la guerre dans les cinq ans. Nous sommes priés de nous y préparer et d’applaudir à deux mains la bonne nouvelle du réarmement allemand. Notre État-providence ne survit qu’à crédit, le terrorisme islamique met nos organes de sécurité sur les dents, les services publics plongent et le déficit du même nom s’envole, la natalité s’effondre, mais l’urgence est de nous préparer avec les Britanniques et les Allemands à faire la guerre à la Russie.

C’est une prophétie auto-réalisatrice qui pourrait bien nous mener pour de bon à la guerre. Les rares voix qui s’élèvent contre cette énormité, les Henri Guaino, les Pierre Lellouche, sont traitées de prorusses ou simplement méprisées. Les forces hallucinogènes qui construisent jour après jour « l’ennemi russe » sont si puissantes qu’aucun candidat à l’élection présidentielle n’a, jusqu’à présent, osé dénoncer la mortelle entourloupe.

Pour tenter de rompre le sortilège, il faut comprendre la réalité sur laquelle il repose. Longtemps, l’Est européen a été le cadet de nos soucis. Derrière le rideau de fer végétait une masse humaine captive dont on ne savait pas grand-chose, avec laquelle on ne commerçait pas, on ne communiquait pas. Il a fallu Gdańsk, puis Timișoara pour que nous commencions à regarder une carte de l’Europe dite orientale. C’était l’affaire de l’Empire soviétique, et il était là pour durer.

L’Ouest du continent édifiait pendant ce temps l’Union européenne, un ensemble économique et politique respectant la propriété, la liberté de mouvement et d’expression, offrant tous les agréments du progrès. Son alliance avec les États-Unis, champions de la lutte contre le communisme, n’a pas suivi sa création mais l’a précédée et l’a rendue possible : c’est le pacte de Bretton Woods, le plan Marshall et l’OTAN, c’est-à-dire le partage consenti de sa prospérité et de sa protection militaire par une Amérique qui, à elle seule, pesait, après-guerre, 50 % du PIB mondial. L’UE s’est naturellement dotée d’une idéologie libérale issue des Lumières, baptisée « valeurs européennes », qui se sont déclinées en un foisonnement de « normes européennes ». Bâtie sur le commerce et les principes de « l’État de droit », elle ne veut rien savoir de l’histoire ni des cultures qu’on veut bien conserver, mais seulement comme discours « mémoriels » et attractions touristiques.

La floraison des rêves, des croyances, des passions, qui ont construit au fil des siècles la culture et les paysages européens, mais qui ont aussi suscité tant d’affrontements et de haines, a été remisée au fond des placards de la mémoire. L’utilitarisme, c’est la paix, pensions-nous au sortir des grandes catastrophes du XXe siècle ; l’Union européenne sera un empire d’un type nouveau, l’empire du Bien.

Et tout à coup, l’URSS s’est disloquée. Cet effacement inattendu nous a stupéfaits. Mais c’était une bonne nouvelle. Il suffisait d’appliquer aux pays libérés du joug soviétique la recette gagnante de l’Occident : la démocratie libérale et l’amnésie-amnistie qui était sa condition. D’ailleurs, ces peuples ne demandaient que ça : adhérer à l’UE et, par mesure de précaution, à l’OTAN. Et, de fait, ce qui a rendu possible la quiétude de l’Europe occidentale, c’est le transfert du fardeau de la puissance au suzerain américain : peu d’armée, pas de guerre. Que ce système fût précaire, on commence à le voir aujourd’hui alors que les États-Unis, désormais à 25 % du PIB mondial, n’en veulent plus. Mais au tournant du siècle, il paraissait aussi solide qu’avait semblé l’être l’URSS auparavant.

Notre sous-estimation du poids de l’histoire a empêché de voir que le congélateur soviétique avait laissé intactes les multiples questions de minorités issues des effondrements impériaux de 1917-1920 et de 1945, et même les avait aggravées à coup de découpages territoriaux arbitraires, comme autant de mines prêtes à exploser en cas de dissolution de la colle impériale. Quant à la Russie, dès lors qu’elle avait cessé de faire planer sur l’Occident le spectre du communisme, elle ne comptait plus. C’était un nouveau Far East, un Eldorado où se pressaient petits et grands chercheurs d’or. Quand elle se serait refait une santé, elle viendrait solliciter à son tour sa place dans le paradis post-historique occidental. Les singeries de capitalisme de l’ère Eltsine auraient pourtant dû nous alerter [1].

L’Union européenne, suivant le principe impérial de non-définition de sa frontière, a donc accueilli des pays qui sont loin d’en avoir fini avec leurs vieilles querelles. La plus récente est la collaboration (hors Pologne) des mouvements nationalistes est-européens avec l’Allemagne nazie et leur participation substantielle à ses méfaits. Une Armée rouge multinationale a fini par les écraser, mais la guerre civile autant qu’étrangère qui a ravagé les « Terres de sang » [2] a laissé des traces. Nous pensions que la corne d’abondance européenne allait convertir les nouveaux venus à nos aimables « valeurs », alors que pour la pensée nationaliste de ces pays, qui refuse de distinguer le traditionnel impérialisme russe de la férocité soviétique, l’adhésion à l’Occident signifiait le début de la revanche. Les néoconservateurs américains, qui ne rêvent que de roll back face à la Russie, venaient de trouver dans « la nouvelle Europe » leurs meilleurs alliés.

C’est en Ukraine que se joue la partie principale depuis 2004 et plus encore 2014. Ce pays, qui est la clé, décrite par Brzezinski, de l’équilibre stratégique Amérique-Europe-Russie [3], avait été tenu jusqu’alors, par un reste de bon sens, à l’écart de l’UE et de l’OTAN. Son découplage de la Russie a néanmoins fait l’objet d’un investissement américain de 10 milliards de dollars de 2014 à 2022. Quand « l’opération militaire spéciale » a été lancée, l’Ukraine était prête à résister et elle l’a fait brillamment.

Jusqu’alors, des révolutions de couleur [4], non violentes parce que la Russie, bon gré mal gré, laissait faire, avaient permis de fissurer en douceur l’ancien espace impérial russe, aujourd’hui appelé zone d’influence. Cette irruption inattendue de la violence ouverte en réponse à l’avancée tranquille de l’Occident ne pouvait rester sans réponse. Il n’était pas question de laisser la Russie imposer sa loi. C’est ainsi qu’après trois quarts de siècle d’indifférence à l’oppression des peuples d’Europe orientale, l’Europe occidentale s’est trouvée entraînée dans le guêpier multiséculaire des confins impériaux. Sept décennies, c’était un temps suffisant pour que les Occidentaux n’en aient gardé aucune mémoire.

L’entrée dans le conflit de l’Europe occidentale aux côtés de l’Ukraine a provoqué immédiatement quelques dégâts collatéraux tels que la perte de l’énergie russe bon marché ou « l’amitié sans limites » de l’Empire du Milieu avec la Russie et ses immenses « territoires du Nord », comme les Chinois appellent la Sibérie. L’engrenage catastrophique s’est même étendu à l’Asie et au Moyen-Orient, comme l’explique admirablement Pierre Lellouche [5].

Pourtant, cet engagement a commencé prudemment, avec un effort diplomatique parallèle où s’est illustré Emmanuel Macron. Il s’agissait de défendre l’Ukraine, pas d’attaquer la Russie, et les livraisons d’armements étaient strictement conditionnées à ce principe. Et puis, les « lignes rouges » se sont effacées les unes après les autres et, aujourd’hui, l’Ukraine bombarde à plus de mille kilomètres de la frontière russe avec une efficacité et une précision assurées par l’assistance et le renseignement occidentaux. L’argent européen qui fait vivre l’armée et l’État ukrainiens coule à flots, la Russie encaisse sanctions après sanctions, et trois « Volontaires », dont le président français, parcourent l’Europe et le monde pour déjouer toute tentative de mettre fin au conflit à d’autres conditions que celles de l’Ukraine.

C’est cette escalade qui, naturellement, nous expose à ce qu’il faudrait bien appeler (mais les spin doctors ne le permettront pas) une riposte russe. Comment cette dangereuse glissade a-t-elle eu lieu alors qu’au début du conflit, un règlement diplomatique (pourparlers d’Istanbul) eût été encore possible ? Sans doute la tendance classique aux aventures militaires des gouvernements en difficulté, ou bien la soumission à des intérêts économiques (industries de l’armement, énergie américaine). Ou peut-être est-ce simplement une nouvelle manifestation des tendances suicidaires de l’Europe.

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On peut en tout cas observer que, nonobstant la présence des Britanniques du Brexit dans le trio des Volontaires, le discours est désormais celui de la construction, à l’occasion de cette guerre, de l’Europe puissance, ce mot d’ordre qui se cherchait depuis si longtemps un contenu. Le trio a même trouvé ce qui sera le corps de bataille de la future armée européenne : l’armée ukrainienne. La Renaissance a eu ses Suisses, nous aurons nos Ukrainiens. Mais il ne peut s’agir d’une armée vaincue qui pourrait se déliter en dangereux corps francs. L’acte fondateur de l’Europe puissance doit être une victoire stratégique contre la Russie. C’est donc le choix de la poursuite de la boucherie qui a été fait, et qui doit se traduire par un armement massif de l’Ukraine et son adhésion accélérée à l’UE. Emmanuel Todd a raison de le juger incroyablement cruel.

L’idée de construire l’Europe par une victoire sur la Russie a déjà été essayée à deux reprises et ça ne s’est pas bien terminé. Mais cette fois-ci, le jeu serait différent : nous avons avec l’Ukraine un rempart, ou une avant-garde, de militaires courageux, intelligents, aguerris. On peut donc envisager la guerre sans une mobilisation que les sociétés européennes, en déclin démographique, n’accepteraient pas. Cette stratégie évoque celle des Romains qui payaient les barbares pour défendre le limes. Les barbares ont fini par prendre Rome.

Ce plan génial, auquel on nous prépare à coup de « menaces russes », souffre de plusieurs défauts. Le premier est qu’il est dangereux. La guerre, ce ne sont pas des déclarations martiales et des envois d’armes contre un lointain et sournois ennemi ontologique. Il existe une Russie réelle et surarmée qui mène la guerre qu’elle croit devoir mener sur ses confins, et qui ne pourra supporter indéfiniment que ses pétroliers soient pourchassés, que l’asphyxie de son économie soit ouvertement recherchée, que ses usines, parfois ses écoles, soient bombardées par les moyens que nous mettons à la disposition de l’Ukraine. L’envoi d’un missile Orechnik sur une usine d’armement occidentale ou un site militaire balte ouvrirait la voie à une escalade qui pourrait devenir rapidement incontrôlable.

Ensuite, il est absurde de penser qu’on peut donner un nouveau souffle à l’Europe en la fédérant contre la Russie. Aucun équilibre européen n’est possible s’il n’inclut un modus vivendi économique et militaire avec le grand voisin oriental, non pas comme on aimerait qu’il fût, mais tel qu’il est. Le congrès de Vienne, qui a donné un siècle de paix à l’Europe, l’avait compris, mais nous avions alors des diplomates d’une autre trempe.

La troisième faute est de préempter notre réflexion stratégique. Les priorités d’un État, ce n’est pas tant ce qu’il proclame que là où il dépense son argent. Le plan européen de 90 milliards d’euros qui vient d’être attribué à l’Ukraine, c’est 16 milliards d’argent français. Où et quand, dans notre démocratie, a-t-on délibéré que la menace russe constituait la priorité de notre défense nationale ? Plus, par exemple, que le basculement de l’économie mondiale dans une compétition féroce où, après la fin de la Pax Americana, l’accès aux ressources et aux marchés s’obtiendra par la force [6]. Nos dirigeants y ont-ils réfléchi avant de nous priver volontairement des immenses ressources de la Russie et de les livrer à la Chine ? Et ont-ils pris la mesure des périls auxquels nous expose le déséquilibre démographique et économique entre l’Europe et son vis-à-vis africain ? Ou encore l’expansion de l’islam politique en Afrique et en Europe, soutenue par ses mentors turcs, iraniens et arabes ? Il n’est pas nécessaire d’avoir étudié Carl Schmitt pour comprendre que la désignation correcte de l’ennemi est la base de la stratégie.

Enfin, le quatrième vice de construction de ce plan est qu’il entérine et accélère le rééquilibrage à l’est de l’Europe, « puissance » ou pas. La Pologne, plus fort taux de croissance européen depuis plusieurs décennies, aura achevé son rattrapage économique de l’Europe occidentale en 2030. L’Allemagne engage un effort d’armement considérable qu’elle a, contrairement à nous, les moyens de financer. Depuis 1990, elle a patiemment construit un empire industriel à l’Est. Dans ces conditions, il fait peu de doute que le nouveau centre de l’équilibre européen se situera entre Berlin et Varsovie, à proximité des États scandinaves et baltes, tous ceux dont l’identité nationale s’est construite dans des affrontements avec la Russie. La nomination de Mme Kallas, une nationaliste estonienne, à la tête de la diplomatie européenne en est un signe avant-coureur.

Cette dérive vers l’est signifie encore plus d’agressivité à l’égard de la Russie, mais elle aura aussi des conséquences pour l’Europe elle-même et pour la France. L’UE a été construite par l’arrimage de l’Allemagne aux puissances maritimes occidentales, ce qu’a traduit l’idée du « moteur franco-allemand ». Que se passera-t-il lorsque viendra s’y substituer un moteur germano-polonais ? Pourrons-nous résister à la pression sur notre siège de membre permanent du Conseil de sécurité, ou sur le monopole franco-britannique de l’arme atomique ? On devrait à tout le moins s’inquiéter de la perspective d’une Allemagne dominant l’Europe économiquement, consacrant 5 % de son PIB à l’armement, et tournée vers l’est.

En 2027, je ne donnerai ma voix qu’à un candidat qui aura l’intelligence et le courage de se dresser contre cette stratégie irresponsable.


Notes de bas de page

[1] Cf. Ivan Krastev et Stephen Holmes : Le Moment illibéral, chap. 2 « Imiter : défense et contre-attaque », Fayard, 2019.

[2] Timothy Snyder, Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 2012.

[3] Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier : l’Amérique et le reste du monde, 1997, Fayard/Pluriel, 2010.

[4] Pour un exposé précis de la théorie des révolutions de couleur élaborée par Gene Sharp et de sa mise en œuvre, voir Alexandre Del Valle, Les Vrais Ennemis de l’Occident, L’Artilleur, 2016.

[5] Pierre Lellouche, Engrenages : la guerre d’Ukraine et le basculement du monde, Odile Jacob, 2024.

[6] Cf. Arnaud Orain, Le Monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion. La volonté iranienne de privatiser le détroit d’Ormuz, l’incapacité de l’US Navy à s’y opposer et la proposition d’armer les navires marchands confirment ce retour au monde des « silos impériaux ».



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