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Résistons aujourd’hui, soyons chics!

La chronique du dimanche de Thomas Morales


Résistons aujourd’hui, soyons chics!
Sheila Metzner Joko Passion, From Life, 1985 © Sheila Metzner _ Courtesy La Galerie Rouge, Paris

Monsieur Nostalgie s’intéresse à la différence entre le « chic » et le « beau » en ce dimanche de fête de la musique. Sous des assauts sonores débridés et particulièrement discourtois, la capitale devra endurer une longue journée en enfer…


Un peu de « beau » ne nuit pas à la cohésion sociale. Il nous décille. Il nous révèle. Il nous rappelle à l’ordre. Quand on le rencontre, car il se fait rare, il se cache, il a peur du regard des autres, il n’est plus chez lui à Paris, on est tout simplement heureux et un peu intimidés. On se fait tout petit. Minus, on est impressionnés. Le mérite-t-on encore ? N’avons-nous pas tout fait pour qu’il disparaisse, pour qu’il soit enseveli sous la veulerie et la mollesse ? Pourquoi avons-nous été aussi injustes lui préférant collectivement l’insipide et le transparent, le prêt-à-penser et l’ordinaire, l’endormissement des sens et la névralgie de l’esprit ? Le « beau » nous surprend par son absence de flambe. Il se faufile dans le dédale du temps et de l’Histoire. Il défie les saisons et nos capitulations successives. Il est là, tous les jours, sous nos yeux et nous l’ignorons.

Sheila Metzner Rosemary bracelet, From Life, 1985 © Sheila Metzner Courtesy La Galerie Rouge, Paris

Trop esclaves de nos outils numériques, nous le snobons, nous feignons de l’esquiver car il est notre mauvaise conscience. Nous avons laissé dériver notre société par faillite morale pour l’obtention d’une récompense immédiate et basse, likes des réseaux et IA tutrice mortifère. Le « beau » sédimenté dans notre patrimoine, harmonieusement attaché à notre capitale, jusqu’à s’éclipser est un cadeau qui se cueille pourtant sur l’instant. Rosée du matin ou lectures vespérales. Il prend la forme d’une statue, vestale oubliée dans un jardin public, cariatide polie par les pluies de printemps, arbres remarquables, platanes de la Fontaine Médicis ou orangers en caisse du Luco. Le « beau » s’exprime aussi dans la vision d’un anglo-arabe de la Garde Républicaine. Hier, je marchais aux abords de la Caserne des Célestins, et deux cavaliers ont surgi, en plein milieu de l’après-midi, ils étaient « beaux » et grands, solennels et féériques. Trop grands, trop majestueux. Animés par une mécanique céleste, incompréhensible pour nos mentalités asservies, il y avait là, la beauté animale, immanente, création du fond des âges et l’entraînement, la tradition, l’excellence de l’école française. Même des yeux lessivés par la laideur, habitués au fracas et au vulgaire, finissent par céder, par abdiquer, par être touchés par cette grâce. Nous sommes redevables de cette offrande-là.

En poursuivant mon chemin, vers le Marais, j’ai été aimanté, rue du Pont Louis-Philippe, par la vitrine de la Galerie Rouge qui accueille la superbe exposition « C’est Chic ! », ouverte fin mai et visible jusqu’au 19 septembre. Elle rend hommage à deux photographes de mode, Sheila Metzner et Lillian Bassman, égéries de Harper’s Bazaar ou de Vogue dont l’œil géométrique et singulier est à la fois un exhausteur d’existence et une ligne de fracture dans les revues spécialisées. Je me suis alors interrogé sur le « chic » et le « beau », leur concubinage libre et leurs axiomes divergents, sans pour autant en tirer de conclusions hâtives car les deux termes voisinent ensemble et se recouvrent parfois. Surtout en observant le travail de ces deux artistes, chez elles, le « chic » n’est pas une caricature, un fantasme sous projecteur, une façon de briller, leur onde est presque intérieure. Leur photo est peinture ou architecture, dessin du corps et du vêtement, tentative pleinement réussie de sublimer sans trahir, d’admirer sans abaisser notre regard ; leur photo est plus proche de l’art tisserand de la Renaissance que des gros flashs des Unes obscènes. Certaines photos de Bassman à la fin des années 1950 m’ont fait penser à « Diamants sur canapé » avec Audrey Hepburn, la même élégance léchée, aristocratique et mutine, irréelle et fantasmagorique. Et je me suis alors souvenu, dieu sait pourquoi, d’un Grand d’Espagne qui jouait à ses côtés. Don José Luis de Vilallonga, 1, 98 m, marquis de Castellvell et de Castelméya, baron de Segur, acteur désinvolte au charme vénéneux, chroniqueur mondain d’élite, ami de Fellini, de Porfirio Rubirosa, de Georges Pompidou et de Jeanne Moreau, romancier à gros tirage, découvert dans Les Amants de Louis Malle, grand amateur d’épouses et grand connaisseur de Garcia Lorca, à la fois sous-lieutenant franquiste et artisan de la transition démocratique, passager de la nuit chez Madeleine Robinson et invité aux fêtes du 2 500ème anniversaire de la fondation de l’Empire perse.

Je croyais que le chic était la caricature du « beau », son côté canaille, voire carnavalesque, il serait plutôt son masque de bal masqué. « A Paris, les personnages se font et se défont bien souvent malgré eux » écrit Vilallonga dans ses « mémoires » à pleines dents. Alors que vous prôniez le « beau » ou le « chic », peu importe l’orientation, seul compte l’évitement de cette journée envahissante.

A pleine dents

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Monsieur Nostalgie

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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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