Une société prospère quand les rivalités qui la divisent prennent la forme d’une émulation constructive. Mais dans nos démocraties modernes, une partie des élites politiques trouve son intérêt (électoral) dans des programmes destructeurs… Grande analyse.
La vie politique est fascinante. Comment des élites surdiplômées et surinformées peuvent-elles défendre des idées absurdes, incendiaires, angéliques, irrationnelles ou encore immorales ? Comment des personnes hissées aux sommets de la vie culturelle, sociale et politique purent-elle se vouer au bolchévisme, à l’hitlérisme, au maoïsme et, plus récemment, à l’islamo-gauchisme ou à l’antispécisme ? Comment quelqu’un d’intelligent et de renseigné peut-il prendre parti pour l’étatisation de l’économie, la fiscalité confiscatoire, la retraite à soixante ans, la dénucléarisation de l’énergie ou encore les politiques migratoires laxistes ? Comment des agrégés de philosophie chahutés dans leurs classes peuvent-ils continuer à promouvoir l’idéologie de « l’élève au centre du système »[1] ? Comment des économistes peuvent-ils penser qu’encadrer les loyers va résoudre le problème du logement ? Devant le spectacle des vandales déferlants dans les centres-villes à la première occasion (fête nationale, match de foot, Saint Sylvestre…), comment peut-on fustiger la « société répressive » ?
Quand la rivalité des élites sert le processus de civilisation
Certes, il ne faut pas minimiser la bêtise des élites, leur ignorance, ni leur mauvaise foi, mais une autre explication (non exclusive) tient au fait que leurs prises de positions sont intéressées, stratégiques et par conséquent calculées. Je me concentrerai ici sur les élites politiques. Selon une vision naïve de la vie politique, les gouvernants et chefs de partis visent le bien commun et ont seulement des désaccords sur la nature de ce bien ou les moyens de l’atteindre. Par exemple, tout le monde voudrait réduire le chômage, augmenter le pouvoir d’achat, lutter contre les injustices et les problèmes écologiques, mais par des moyens différents et selon des priorités variées. Hélas, la vie politique ne se résume pas dans cette vision sympathique du pluralisme partisan. La question que se pose une grande partie des politiciens n’est pas « Que puis-je faire pour mon pays ? », mais « Comment accéder au pouvoir et le conserver ? ».
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Ce cynisme n’est pas un problème quand la compétition politique stimule l’innovation et débouche sur des réalisations grandioses. De la même façon, le boulanger d’Adam Smith[2] ne fait pas du bon pain par philanthropie, mais pour s’enrichir au détriment de ses concurrents – ce qui aboutit néanmoins au fait que tout le monde mange du bon pain au meilleur prix. Les rivalités des élites politiques ont toujours donné lieu à des productions culturelles extraordinaires : temples de l’Egypte antique, Acropole athénienne, pyramides maya, Cité interdite, etc. Les grands empires et les civilisations sont sortis de terre sous l’effet (notamment) de la compétition politique et géopolitique. Que les mobiles soient religieux (foi irrationnelle), économiques (enrichissement personnel) ou politique (amour du pouvoir), peu importe s’il en résulte plus de richesses, plus de beauté et plus de savoir pour un nombre croissant d’individus.
Dans un processus civilisationnel classique, les différentes couches de la société contribuent ensemble, y compris dans leur rivalité, au renforcement de l’édifice économique et culturel. Chacun travaille selon ses compétences et tout travail (ou presque) a une utilité sociale. En tout cas une utilité culturelle. Nos musées et nos bibliothèques sont remplis de la production raffinée des classes oisives : orfèvrerie, marqueterie, icônes, peintures, œuvres littéraires, théologiques ou philosophiques.
Quand le politiquement rentable diverge de l’intérêt collectif
Imaginons maintenant qu’un boulanger découvre une recette qui lui permette de surpasser la concurrence en ajoutant quelques ingrédients néfastes pour la santé du consommateur. S’il n’est pas retenu par la morale, la logique de la concurrence le poussera à intoxiquer ses clients. C’est ce qui se passe dans la vie politique quand, à certains moments de l’histoire, des élites découvrent une recette leur permettant d’accéder au pouvoir, quitte à embobiner leur clientèle et à fragiliser le corps social.
A quelle époque le politiquement rentable s’est-il dissocié du socialement constructif ? Quand la démagogie est-elle devenue payante ? Le jour où les flatteurs eurent un électorat à flatter. C’est triste à dire, mais l’avènement des démocraties modernes a été un tournant fondamental à cet égard : la démagogie et le populisme ont vu leur rendement exploser dès lors que le peuple avait son mot à dire dans les affaires publiques.
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Que la démagogie accompagne tendanciellement la démocratie, on le sait depuis au moins l’Antiquité grecque. Depuis lors, l’un des grands enjeux de la théorisation politique est de concevoir un système qui tienne compte de l’intérêt de tous, et donc de permettre à tous de s’exprimer, sans transformer la politique en foire du Trône ni les gouvernants en poissonniers braillards.
Malheureusement, nous ne disposons toujours pas de ce contrepoison. Aujourd’hui, il se pourrait même qu’il soit impossible de remporter une élection sans user de procédés rhétoriques, de mensonges et autres flatteries.
La démocratie sans démagogie : un cercle carré ?
La « trahison des clercs »[3] peut prendre plusieurs formes. La plus simple consiste à confondre « défense du peuple » et populâtrie (amour immodéré du peuple, comme si celui-ci avait toutes les vertus) ou populisme (prétendre incarner le peuple dans sa personne). Ou encore à assimiler n’importe quelle mesure égalitariste à de la « justice sociale » (comme si toute distinction et hiérarchie étaient injustes)[4]. Il s’agit alors de promouvoir des idées comme on vend des sucreries : c’est bon marché et immédiatement appréciable. Difficile d’y résister – le peuple se précipite vers ces démagogues comme il se gave de burgers et de sodas, qui le rendent malade.
Autre trahison possible : faire alliance avec une puissance étrangère pour remporter des victoires politiques locales. C’est prendre le risque de l’effondrement, comme ce fut le cas en Mésoamérique et dans l’Amérique andine précolombienne, quand les conquistadores européens ont su habilement profiter de l’esprit de revanche des populations dominées par les Aztèques et les Incas. Certains observateurs de la vie politique française considèrent que l’extrême droite fait les yeux doux à Poutine pour actionner des leviers politiques, au mépris de notre indépendance géopolitique ; et d’autres que l’extrême gauche noue de dangereuses alliances avec des populations immigrées pour se renforcer électoralement, au risque d’euthanasier la culture française.
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Sous des modalités diverses, une partie des élites politiques injecte du poison dans leur programme pour remporter la mise électorale. Devant le succès de ces opportunistes, d’autres partis doivent à leur tour s’inspirer de cette recette (avec des ingrédients différents). C’est le grand retournement : la rivalité des élites politiques devient vectrice de destruction civilisationnelle. A la bourse des idées politiques, une partie des élites « parie à la baisse », en quelque sorte, c’est-à-dire se renforce par des programmes-poisons.
C’est vrai dans tous les pays occidentaux, où les partis favorables à l’immigration de masse, à la hausse des dépenses publiques, à la discrimination positive et autres mesures coûteuses démographiquement, économiquement et socialement fragilisent l’édifice civilisationnel. C’est vrai également dans le monde arabe, où une partie des élites politiques a compris qu’elle pouvait se renforcer en troquant ses idéaux laïcs et modernistes contre le traditionalisme religieux. C’est vrai dans une large partie de l’Afrique, où la rancœur décoloniale sert de hochet séduisant et de produit masquant l’incurie des gouvernants. Les pays peu/pas démocratiques comme la Russie et la Chine sont moins exposés aux problèmes de la démagogie, car les rivaux politiques sont empêchés ou éliminés. Là où il n’y a pas de pluralisme, on ne peut rencontrer les difficultés inhérentes au pluralisme (situation qui n’est pas plus enviable pour autant).
Comment faire pour que, à nouveau, les élites politiques fassent du bon pain ? Il faudrait des consommateurs avertis, instruits, informés et vigilants. Autrement dit, il faudrait que les élites intellectuelles, scientifiques et journalistiques les aident à former un jugement avisé. Mais une grande partie de ces élites, pour des raisons qui leur sont spécifiques,[5] alimente la machine à broyer le bon sens et la civilisation.
De leur côté, les élites politiques ne renonceront pas spontanément au politiquement utile au profit du civilisationnellement efficient. On ne peut guère en vouloir à un boulanger de vendre du mauvais pain s’il y gagne des clients. Finalement, l’électorat ne doit compter que sur ses propres ressources intellectuelles et son expérience du terrain. On en revient à cette vieille idée que la démocratie ne fonctionnerait bien que pour un peuple de dieux[6]. Nous ne sommes pas divins, mais faisons de notre mieux.
[1] Principe pédagogique inscrit dans la loi Jospin de 1989, qui affirme que l’école doit s’adapter à la diversité des élèves plutôt que d’imposer à ceux-ci un modèle classique de transmission du savoir.
[2] « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » (A. Smith, La Richesse des nations, livre I, chp. 2).
[3] L’expression est de J. Benda, dans La trahison des clercs [1927].
[4] Voir T. Sowell, Discrimination et disparités [2019] et Illusions de la justice sociale [2023], Paris, Carmin, 2025.
[5] Voir S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent ? L’Observatoire, 2025.
[6] « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas aux hommes » (J.-J. Rousseau, Du contrat social, livre III, chp. 4).
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