
« Mon île était maintenant peuplée, et je me croyais roi et seigneur de tout ce domaine », confiait Robinson, par la plume de Daniel Defoe en 1719. Trois siècles plus tard, bien peu de territoires insulaires attendent encore leur maître solitaire ; les robinsons s’y sont multipliés ; le tourisme grégaire y fait loi. Jusqu’au mot « surtourisme » finit par se faire lui-même envahissant ! Votre serviteur, pour évoquer l’ouvrage collectif intitulé Îles secrètes. En Europe que vient de pondre Gallimard, votre serviteur, notez-le, a résisté à la facilité de la paraphrase houellebecquienne qui l’avait de prime abord inspiré de titrer sa recension « La possibilité d’une île » – mais c’était vraiment trop téléphoné, comme accroche, sans offense à Michel.
Repli
Reste qu’à l’heure où, Airbnb et vols low costaidants, les possibilités d’échapper à l’engeance voyagiste mondialisée se sont réduites à portion congrue, jusque dans la sphère des échappées naguère encore préservées, précisément du fait de leur insularité. Il n’est donc pas vain de suggérer quelque cinquante destinations supposément encore confidentielles au globe-trotteur qui, échaudé par le coût dissuasif des vols longs courriers, ferait choix du repli sur le Vieux Continent. Mais il faut bien admettre que le ver est dans le fruit : le cicérone qui vous dévoile ces pépites se fait du même coup leur fossoyeur.
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Jouons le jeu quand même: illustré de clichés tentateurs, bien cartographié, nourri de textes concis autant qu’apéritifs, assorti d’ « infos pratiques » (quand, comment y aller, se déplacer ; où dormir, boire, se loger), c’est, avouons-le, un album conçu de main de maître, à l’instar des fameux guides de poche Cartoville. A la différence qu’en l’espèce le volume Îles secrètes, plus de 300 pages cartonnées, reste un viatique qui anticipe et précède le départ, mais qu’on n’emportera pas dans son Samsonite à roulettes. La collection Voyages invitait déjà à des trajets en train (de nuit) en Europe, au Japon, en Italie ou en Italie, ou vous mettait sur les chemins « de Compostelle » ou « de Stevenson », ou encore « au fil de l’eau », etc. : la voilà donc qui s’enrichit de la clef, ou plutôt du trousseau des îles.

Terra incognita
Suivons le guide. Certaines sont très attendues : Aix, Groix (en France), Vis (en Croatie), Ponza (en Italie) ; Ithaque (en Grèce). D’autres moins – en particulier dans les zones septentrionales du continent, en Estonie, en Finlande, en Norvège ou en Suède. Il en manque : Kastellórizo (dans le Dodécanèse, en vue du littoral turc, ou Folégandros (dans les Cyclades), ou encore Anticythère, pour ne parler que de la Grèce ; Houat (dans le Morbihan)… Mais le tour d’horizon est assez complet tout de même. Bienvenue à l’Isola Maggiore, en Ombrie ; à Alicudi, en Sicile ; à Heimaey, au sud de l’Islande ; à Sula ou à Moskenesøya, en Norvège ; à El Hierro, aux Canaries ; à Bornholm, à deux heures de Malmö en ferry ; aux îlots germaniques de Föhr, d’Arum, de Hooge, tout de même envahis l’été…
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Car tous les sentiers sont appelés à se voir battus, même les plus lointains. Il y a beau temps que s’est évanoui le rêve d’une terra incognita : la tentation de la robinsonnade ne s’en fait que plus brûlante. Si, selon Jean Grenier, « une île est un monde en miniature », de nos jours il y a souvent beaucoup de monde sur les terres insulaires. Seuls quelques gens très riches gardent le secret de leurs îles privées.
A lire : Îles secrètes. En Europe. 320p., textes : sept auteurs + photos. Collection Voyages Gallimard, 2026.





