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Des tracteurs et des croix

Le recours dans l'épreuve


Des tracteurs et des croix
Des agriculteurs déposent des croix de bois devant le palais de justice de Toulouse en hommage aux bêtes abattues lors de la crise de la dermatose nodulaire, 3 janvier 2026. © FRED SCHEIBER/SIPA

Ce que les villes ont abandonné, les campagnes le chérissent: la foi et l’attachement aux traditions. Quand le rouleau compresseur de l’administration les mène au bord du gouffre, les paysans se tournent vers la religion. Un front commun des curés et des agriculteurs contre la sécheresse des tableaux Excel.


Un instant de grâce au milieu de la colère paysanne. Le 21 décembre dernier, au plus fort de la crise de la dermatose nodulaire, pas moins de cinquante tracteurs convergent vers Lourdes. À leur bord, une délégation d’éleveurs des Hautes-Pyrénées, venus, à l’appel de la Coordination rurale, se recueillir dans la grotte mariale, devant la statue de la Sainte Vierge. Des hommes et des femmes qui, quand la machine administrative les broie, se tournent vers ce qu’ils ont de plus solide : leur terre, leurs bêtes, leurs racines chrétiennes et ce sanctuaire qui, depuis 1858, accueille les accablés.

Ces images, aussi singulières qu’émouvantes, ne relèvent pas seulement du folklore nostalgique. Elles témoignent d’un réveil spirituel discret, mais bien réel, dans le monde rural français. Un céréalier du Gers le résume ainsi : « On a tout essayé : manifestations, blocages, négociations avec les syndicats. Mais quand on rentre chez soi le soir, seul face aux dettes, il ne reste que la prière. Ce n’est pas de la résignation, c’est une force qu’on redécouvre. » Dans des campagnes en détresse, de plus en plus de paysans trouvent dans la foi un dernier refuge.

Dans L’Archipel français (Seuil, 2019), Jérôme Fourquet montre que, loin des grandes villes déchristianisées, la France périphérique est restée fidèle à certaines traditions. Tandis qu’une vague de sécularisation a submergé la France urbaine depuis les années 1960, le village reste un bastion, avec ses processions, ses fêtes patronales et ses messes dominicales qui rythment encore la vie locale. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 45 % des ruraux font baptiser leurs enfants, contre 20 % dans les métropoles.

Pourtant un certain fossé s’est creusé entre les paysans et l’Église, du moins son haut clergé. En 2015, l’encyclique Laudato si’ du pape François a été mal reçue par le monde agricole français. Loin d’un simple appel à contempler la Création, le texte, qui dénonce une « exploitation inconsidérée de la nature », a sonné pour beaucoup comme une condamnation de leur mode de vie reposant sur la mécanisation, les intrants chimiques et l’intensification productive. La FNSEA et les Jeunes Agriculteurs ont vite tenté de désamorcer la bombe, en préférant parler d’un « appel » plutôt que d’une « critique ». Peine perdue : pour de nombreux éleveurs et céréaliers déjà au bord du gouffre, le souverain pontife a accentué le sentiment d’être incompris, voire injustement accusés par un magistère éloigné des réalités.

Une main secourable

Mais sur le terrain, les curés de campagne, souvent plus courageux que leur hiérarchie engoncée dans des prudences de chancellerie, tiennent la digue au côté des (vrais) damnés de la terre. Dans La Vie, le père Peter Breton, un prêtre finistérien, raconte qu’il lui arrive de recevoir à 2 h 30 du matin des coups de fil d’agriculteurs au bord du suicide. Par l’écoute, il parvient à les éloigner de la corde.

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L’abbé Vincent Morandi s’est quant à lui fait connaître en célébrant la dernière messe de Noël pour les paysans en colère qui bloquaient l’A64 cet hiver. De son côté, dans une tribune à La Croix, le père Arnaud Favart, aumônier de la mission rurale de France, a proposé, en geste de communion avec les éleveurs en détresse, de nouer un ruban violet autour du cou de l’âne et du bœuf dans les crèches paroissiales. Tandis que le très médiatique abbé Matthieu Raffray (que l’on voit régulièrement sur CNews) s’est récemment déplacé dans le Tarn-et-Garonne pour bénir le cheptel de cochons de Pierre-Guillaume Mercadal, figure emblématique de la Coordination rurale.

Au niveau épiscopal, Mgr Didier Noblot, évêque de Saint-Flour, se rend chaque année au Salon de l’agriculture de Paris, où il rencontre des agriculteurs asphyxiés et dialogue avec les syndicats. Sans oublier les initiatives nationales, comme Solidarité paysanne, fondée par le diacre Jean-Marie Careil et le père Guy Ollagnier, qui accompagnent concrètement les exploitants en difficulté.

Foi retrouvée

Résultat, ici et là dans les campagnes, les cortèges traditionnels reviennent en force. Fin 2025 à Cambrai, Mgr Vincent Dollmann (archevêque et fils de paysan) a célébré en plein air une messe de soutien aux agriculteurs devant mille personnes et des rangées de tracteurs (« Bénissons ces machines comme nos ancêtres les charrues »). Même renouveau pour les rogations – ces prières collectives pour la sauvegarde des récoltes, apparues en Gaule au ve siècle. Une agricultrice du Nord témoigne : « Les rogations, on les avait oubliées. Mais avec la sécheresse et les crises, on se dit : pourquoi pas demander la bénédiction du Ciel ? Ça unit le village, ça rappelle qu’on n’est pas seuls face aux éléments. »

Et puis on célèbre aussi davantage les saints patrons des campagnes. Tels saint Vincent, protecteur des vignerons (fêté le 22 janvier) ou saint Éloi, figure tutélaire des artisans et agriculteurs (le 1er décembre), sans oublier bien sûr saint Hubert, honoré chaque 3 novembre par les chasseurs. Processions, messes et bénédictions ont chaque année plus de succès.

Parallèlement, un mouvement, plus discret mais non moins vigoureux, se développe au bord des routes de campagne : le sauvetage des croix de chemin. Fondée en 1987, l’association SOS Calvaires recense et restaure ces monuments qui ponctuent les paysages bretons, normands et vendéens. Rien que ces trois dernières années, plus de mille d’entre eux ont été réhabilités par près de 4 000 bénévoles, ravivant un patrimoine délaissé et une foi populaire enracinée.

Dans une société tertiarisée jusqu’à l’os, où tout se virtualise et se dissout en « slides » PowerPoint, l’agriculteur ne veut plus se définir comme un technicien interchangeable, simple rouage d’une machine agroindustrielle pilotée depuis Bruxelles. Il sait qu’il est le dernier témoin du vivant : celui qui, les mains dans la glaise, affronte les caprices des saisons et la loi têtue du réel, indifférente aux courbes de CO2.

À côté de la grande déconnexion des villes – cette France qui prône la « sobriété heureuse » sans jamais salir ses mocassins –, le travailleur de la terre ne se bat pas seulement pour sauver son outil de travail, mais pour raviver une France qui n’a pas renoncé à son identité. N’en déplaise aux écolos bobos, voilà sans doute où se trouve la vraie résilience : dans le refus des illusions de ce progrès qui nous laisse crever de faim, aussi bien dans nos assiettes que dans nos cœurs.

Mai 2026 – #145

Article extrait du Magazine Causeur




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Acteur de la santé et juriste

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