Accueil Édition Abonné Avril 2026 Trump brûle ses vassaux

Trump brûle ses vassaux

Le mouvement MAGA et la droite populiste en Europe


Trump brûle ses vassaux
Donald Trump et plusieurs figures de la droite populiste européenne / OpenAI/Causeur

L’élection de Donald Trump devait sceller un axe transatlantique entre MAGA du Nouveau et souverainistes de l’Ancien Monde. La lune de miel a été de courte durée. Droits de douane, Groenland, Venezuela, Iran… L’oncle Sam franchit des lignes rouges inacceptables pour ses sympathisants européens.


Le 6 novembre 2024, Donald Trump salue sa propre victoire en l’attribuant « au plus grand mouvement politique de tous les temps ». Si le mouvement MAGA a sauvé les États-Unis, ne faudrait-il pas l’étendre à l’Europe qui a elle aussi besoin d’être sauvée ? Car le Vieux Continent est menacé par les mêmes fléaux de l’immigration de masse, de la culture woke et des excès de la mondialisation. Ce diagnostic est présenté – avec une franchise brutale – par J. D. Vance à la conférence de Munich sur la sécurité en février 2025. Selon le vice-président américain, la liberté d’expression et le caractère démocratique des élections seraient également en danger en Europe. Publiée huit mois plus tard par la Maison-Blanche, la « Stratégie de sécurité nationale » réitère le diagnostic en y ajoutant la perte des différentes identités nationales, attaquées d’un côté par la bureaucratie supranationale de l’UE et de l’autre par la place excessive accordée aux cultures des migrants. Mais ce document officiel ne se contente pas de formuler un jugement ; il exprime une volonté d’intervention. Afin d’enrayer l’« effacement civilisationnel » qui menace le berceau de l’Occident, le but du gouvernement de Trump « devrait être d’aider [l’Europe] à corriger sa trajectoire actuelle ». Il faut « cultiver la résistance » à cette trajectoire « au sein des nations européennes ». À cette fin, le texte propose à demi-mot un programme d’aide aux partis de la droite populiste dont les préoccupations sont identiques à celles du mouvement MAGA : « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau moral. » Quelles sont les mesures concrètes adoptées par l’Amérique pour promouvoir des mouvements MAGA à l’européenne ? Les europopulistes sont-ils aujourd’hui mieux à même de faire entrer le Vieux Continent dans un nouvel « âge d’or » semblable à celui que Trump prétend avoir inauguré aux États-Unis ?

Mon oncle d’Amérique

Le retour au pouvoir de Donald Trump suscite un enthousiasme débordant chez ses épigones européens. En janvier 2025, ils se bousculent à son investiture à Washington, où répondent présents son ami Nigel Farage, de Reform UK, Éric Zemmour et Sarah Knafo, Louis Aliot qui représente le RN, Tino Chrupalla le coprésident d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), l’Espagnol Santiago Abascal de Vox, George Simion de l’Alliance pour l’unité des Roumains, ainsi que les représentants de Vlaams Belang (Belgique), de Droit et justice (Pologne), du FPÖ autrichien et de la Ligue du Nord italienne. Invitée de marque, Giorgia Meloni est aux premières loges. En février, le sommet du groupe parlementaire européen les Patriotes pour l’Europe, qui comprend les partis de Marine Le Pen, Geert Wilders, Victor Orban et Matteo Salvini, se tient à Madrid sous le slogan « Make Europe Great Again ». Le même mois, Jordan Bardella affirme que Donald Trump incarne « un vent de liberté qui souffle sur toutes les démocraties occidentales ». Plus exubérant, Björn Höcke, une figure-clé de l’AfD dans le Land de Thuringe, se dit inspiré par la politique de « remigration » – autrement dit, d’expulsion des migrants clandestins – de Donald Trump et espère que ce dernier continuera à développer des liens avec le parti allemand. Le Roumain George Simion qui briguera sans succès la présidence de son pays en mai, proclame que son parti est aligné avec le mouvement MAGA. Tout cet enthousiasme initial est fondé sur l’idée que Donald Trump est un exemple à suivre. Par sa victoire électorale, ce dernier a montré qu’il était possible pour un mouvement anti-immigrationniste d’arriver au pouvoir au nez et à la barbe des élites globalistes. S’il est difficile d’adopter le style inimitable du président américain, surtout dans une Europe aux traditions plus seyantes, chaque populiste espère reproduire le miracle trumpien dans son pays. Recevoir la bénédiction et le soutien de figures de proue du mouvement MAGA est donc considéré comme un avantage électoral.

Chez les populistes, l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis

Le premier à promouvoir des populistes européens est Elon Musk qui, fin 2024, utilise son réseau social, X, pour augmenter la visibilité du scandale des « grooming gangs » au Royaume-Uni et mettre en avant le militant Tommy Robinson, ainsi que Rupert Lowe, le grand rival de Nigel Farage. Par la suite, il rendra le même service à Vox et à la Ligue du Nord. Sa contribution la plus cruciale arrive en janvier 2025, quand il promeut l’AfD en vue des élections allemandes de février, diffusant en direct une interview avec Alice Weidel, la coprésidente du parti. Peu après, un véritable politique, J. D. Vance, entre en scène, rencontrant Weidel en marge de la conférence de Munich. Quelle que soit l’influence de ces interventions, l’AfD fait une percée inédite, finissant en deuxième position après la CDU du futur chancelier Merz. Un conseiller de campagne de Donald Trump, Chris LaCivita, se rend en Albanie afin d’aider le candidat conservateur, Sali Berisha, pour les élections de mai. Le slogan est prévisible : « Make Albania Great Again », mais cette fois le succès n’est pas au rendez-vous. Une autre méthode de soutien employée par les cadors du mouvement MAGA consiste à défendre leurs alliés publiquement. Quand, fin mars 2025, Marine Le Pen est condamnée à l’inéligibilité électorale, Trump lui-même prend son parti. Selon lui, elle est la victime d’« une chasse aux sorcières » gauchiste et il poste en majuscules : « LIBÉREZ MARINE LE PEN ! » En mai, le service de sécurité allemand classifie l’AfD comme un parti d’extrême droite et on parle de l’interdire. Vance accuse les autorités de « reconstruire le mur de Berlin » et Marco Rubio dénonce une « tyrannie déguisée ». Cette façon d’afficher un soutien à des alliés supposés représente une manière peu diplomatique de contourner le gouvernement élu d’un pays. Mais il faut aussi soutenir ceux qui sont déjà au pouvoir. C’est ainsi qu’en février cette année, Marco Rubio s’est rendu à Budapest où il a fait un éloge dithyrambique de Victor Orban, candidat à sa réélection en avril. Rubio a aussi rendu visite à Robert Fico, le « Trump slovaque ». Les deux dirigeants européens ont pu négocier un accord sur l’énergie avec les États-Unis.

Une autre forme de soutien passe par la création de think tanks et l’organisation de colloques. La Conférence d’action politique conservatrice (CPAC), d’inspiration américaine, réunit des conservateurs du monde entier depuis 1974. Une édition hongroise a été tenue en 2022, 2023 et 2025, ainsi qu’une édition polonaise en 2025. Au niveau européen, deux groupes parlementaires populistes, les Patriotes pour l’Europe et les Conservateurs et réformistes européens, ont accueilli à Bruxelles en février cette année le septième Sommet transatlantique, grande rencontre de la droite réactionnaire, pour discuter de la liberté d’expression et protester contre la régulation d’internet. En mars, Markus Frohnmaier, un élu de l’AfD, s’est rendu à Washington avec une vingtaine d’autres délégués, notamment d’Europe de l’Est, pour la réunion inaugurale de l’Alliance pour les nations souveraines, un réseau de souverainistes lancé par Turning Point Action, une des organisations créées par Charlie Kirk. La très influente Heritage Foundation, responsable du « Projet 2025 » qui aurait inspiré le programme de Trump, joue un rôle-clé dans la multiplication des contacts transatlantiques. Selon le Financial Times en février, le département d’État américain s’apprête à financer des groupes de réflexion européens et même des partis qui partagent les valeurs du mouvement MAGA. Le but principal serait la défense de la liberté d’expression, chère aux magnats de la tech américaine. Bref, on dirait que tout baigne dans l’Internationale populiste.

Souverains et vassaux

En réalité, cette alliance transatlantique de la droite radicale est minée par une contradiction originelle. Car si chacun défend sa propre souveraineté nationale, les intérêts des uns et des autres ne tarderont pas à entrer en conflit. Certes, on partage une opposition commune à l’immigration incontrôlée et à l’idéologie islamo-gauchiste. Mais qu’en est-il des questions économiques et internationales ? Les droits de douane, le Groenland, le Venezuela, la guerre en Iran : autant de sujets qui fâchent, à droite comme à gauche. C’est ainsi que, cette année, Jordan Bardella a affirmé l’indépendance du RN par rapport au mouvement MAGA : « Trump est un patriote américain, nous sommes des patriotes français. » Son parti est même à l’avant-garde d’un certain rejet du président américain chez les populistes pour qui l’affirmation de la souveraineté nationale s’accompagne d’une peur d’être « vassalisé », que ce soit par l’UE ou les États-Unis. Dès les premiers droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium en février 2025, Bardella appelle l’UE à riposter et son pays à se comporter comme un « interlocuteur privilégié » des États-Unis et non comme un « vassal ». En août, Marine Le Pen commente une image des leaders européens assis devant le bureau où trône Donald Trump en y voyant « un affaiblissement de toutes les nations européennes » au sein d’une bureaucratie « vassalisée par Washington ». Quand Trump menace l’Europe de nouveaux droits de douane s’il ne peut pas annexer le Groenland, Bardella refuse toute « soumission » et exige la suspension de l’accord commercial négocié entre l’UE et les États-Unis en 2025, que Marine Le Pen avait déjà stigmatisé comme une « capitulation ». Quand Trump intervient au Venezuela, Le Pen critique une violation de la souveraineté « sacrée » des États et Bardella invoque « le respect du droit international ». Selon lui, Trump place les Européens devant un choix : « accepter la vassalisation ou redevenir des acteurs souverains capables de défendre nos intérêts et notre intégrité ».

Elon Musk brandit une tronçonneuse offerte par le président argentin Javier Milei lors de la conférence CPAC à Oxon Hill, Maryland, 20 février 2025 © Graeme Sloan/Sipa USA/SIPA / sipausa30468354_000103

La peur de la vassalisation exacerbe les tensions traditionnelles chez les populistes entre des courants américanophiles et américanophobes. Si Trump réveille un anti-américanisme propre à la droite française, l’effet de ses actions est encore plus prononcé en Allemagne, où l’AfD contient des éléments explicitement russophiles. Quand les États-Unis et l’UE font front commun contre l’invasion russe de l’Ukraine, Björn Höcke dénonce la stratégie de l’Amérique, « puissance étrangère sur notre continent », qui consiste à « dresser les unes contre les autres des nations qui pourraient en fait très bien travailler ensemble ». En 2023, le député Maximilian Krah accuse l’Allemagne de se comporter comme un « vassal » des États-Unis. Sans surprise, quand Trump menace l’Europe au sujet du Groenland, Alice Weidel l’accuse d’avoir trahi sa promesse « de ne pas s’immiscer dans les affaires des autres pays » et Tino Chrupalla dénonce des « méthodes du far west ». Quand le président américain attaque l’Iran, il commente : « Donald Trump a commencé comme un président de la paix, il finira comme un président de la guerre. » Quand le chancelier Merz, seul en Europe occidentale, soutient Trump, l’AfD l’accuse d’être « un vassal américain ».

La position des europopulistes est devenue extrêmement difficile depuis le début des hostilités au Moyen-Orient. La montée en flèche des prix de l’énergie et la crainte de l’arrivée en Europe d’une nouvelle vague de réfugiés ont rendu Donald Trump très impopulaire auprès de leur électorat. L’allié britannique, Nigel Farage, a dû faire volte-face : le 28 février, il était chaud bouillant pour soutenir l’effort de guerre américain ; dix jours plus tard, ayant consulté les sondages, il avait perdu tout son enthousiasme pour « une autre guerre à l’étranger ». Georgia Meloni, le plus pro-Trump des leaders européens, a censuré l’intervention américaine pour non-respect « du cadre du droit international ». Elle a demandé une enquête sur le bombardement de l’école de Minab, le 28 février, qui a provoqué plus de 160 morts. Les populistes se trouvent sous le coup de ce qu’on appelle au Canada la malédiction de l’« Orange God King ». Avant les élections d’avril 2025, le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, était donné largement gagnant dans les sondages, mais sa proximité avec Trump, qui disait vouloir annexer le Canada, a conduit à son échec. Plus brutal, le populiste suédois, Mattias Karlsson, a qualifié Trump de « Midas à l’envers » : « Tout ce qu’il touche se transforme en merde. »

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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