Star de la télé-réalité au début des années 2000, égérie populaire, Loana vient de disparaître après une longue descente aux enfers
Une femme est morte. Sauf que cette femme s’appelait Loana. Elle avait moins de cinquante ans, elle était apparue en 2001 comme chacun le sait. Punition divine ou signe d’un destin chaotique, même sa propre mort lui échappe en prenant un mauvais tour médiatique. Une fois de plus, le glauque et la lumière ceignent son corps. Toute sa vie fut aimantée par ces pôles opposés, entre excès de notoriété et descente aux abîmes. Avec elle, le silence, le recueillement des proches, la décence, le départ au petit matin dans un cimetière de Provence entouré d’un cercle aimant, le relatif anonymat qui est le luxe des gens sans histoire, ce que l’on doit souhaiter en fait à tous les disparus et à leur famille, ne seront pas au programme des prochains jours. Il y aura du bruit et des commentaires, des lamentations et des interrogations, tout un cirque pour vendre du « papier » et décharger une émotion collective, à vrai dire, non feinte.
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Parce que Loana fut le réceptacle de toutes nos mauvaises pensées, on savait que cette surexposition voulue et désirée était mortifère, malsaine, moralement contestable, et nous avons regardé son long échouage, nous avons continué d’être des téléspectateurs avides de peau et de larmes. La suppliciée s’offrait à nous. Elle semblait nous indiquer : « je suis votre martyre ».

Loana provoquait ça, une attirance, un dégoût et puis, une peine immense pour cette gamine au parcours chancelant. Une fois de plus, le tourbillon emportera tout, mélangera tout, sa traversée de Paris héroïque et son chemin de croix, ses petites renaissances et ses trous noirs. Ce matin, elle faisait l’ouverture des matinales, hier soir déjà, des émissions spéciales revenaient sur sa « carrière » ; son œuvre est aussi pauvre que son aura est grande, tout le paradoxe de Loana réside dans cette équation bancale, incompréhensible et poignante. Elle fut connue à cause d’une célébrité inflammable, bizarrement aussi éphémère que durable, un bug du système télévisuel, sans raison apparente, on crut d’abord que son physique était à l’origine de cette poussée de fièvre et finalement, on comprit que chez Loana se superposaient toutes les feuilles d’une existence confuse, pathétique et étincelante.
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Patient zéro
Elle était l’élue malheureuse, la belle de mai qui se fane devant nos yeux, une Sainte cathodique à la dérive pour une jeunesse sans avenir. Voyez, avec Loana, on tombe dans le piège, on met toujours trop de mots sur sa trajectoire, on essaye d’expliquer, de raisonner, de contextualiser, on oublie qu’une femme est morte. Seule. Loana fut toute sa vie durant un sujet d’étude, un laboratoire social, une caricature, un objet d’observation, une source d’inspiration et de revenus pour certains. On s’autorisait à l’ausculter, à la décomposer en plateau, elle était le patient zéro d’une marchandisation de l’image et de notre voyeurisme glouton. Nous n’avons pas détourné le regard. Le spectacle était fascinant et triste. La tragédie en marche était addictive. Loana était l’abysse. Nous nous sommes jetés sur elle. Nous avons succombé à cette trajectoire en miettes.
Bien sûr, l’effet de surprise, il y a 25 ans, a joué en sa faveur, son impudeur naïve semblait sincère, cette plastique en mouvement, celle d’une Marylin cabossée et extraordinairement populaire, nous captiva. La télévision française avait trouvé sa bimbo d’or et de pleurs Comment était-ce possible qu’une inconnue réussisse à braquer le poste de télé ? Loana restait un mystère. Par la suite, tous les autres concurrents de la télé-réalité imitèrent et surtout détournèrent le système à leur profit, ils ne seraient pas des victimes mais les acteurs d’un business lucratif. Loana fut à jamais la première. La maison-témoin de nos instincts grégaires. La célébrité pour rien, pour un visage, pour un sourire, pour une scène dans une piscine, pour un « jeu » télé destructeur. Loana avait choisi cette voie-là, elle ne regrettait rien. Mais, aujourd’hui, n’oublions jamais qu’une femme est morte. Seule.
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